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10 mai restera gravé dans la mémoire collective des habitants de Gressier comme une date lourde de douleur, de nostalgie et d’espérance. De 2024 à 2026, deux années se sont écoulées depuis cette nuit tragique où toute une population a été contrainte de fuir précipitamment son foyer pour sauver sa vie et celle de ses proches.
Deux ans. Vingt-quatre mois d’incertitude. Sept cent trente jours d’attente, de souffrance, de déracinement et de promesses non tenues.
En l’espace de quelques heures, des milliers de familles ont perdu ce qu’elles avaient mis toute une vie à construire. Elles ont abandonné leurs maisons, leurs terres, leurs commerces, leurs meubles, leurs économies, leurs souvenirs et parfois même les rêves qu’elles nourrissaient pour leurs enfants. Beaucoup sont parties avec les vêtements qu’elles portaient sur elles, sans savoir si elles reverraient un jour ce qu’elles laissaient derrière.
Aujourd’hui encore, de nombreuses familles ignorent ce qu’il est advenu de leurs biens. Des maisons ont été pillées, détruites ou occupées. Des commerces ont disparu. Des années de sacrifices se sont effondrées en une seule nuit.
Dans la nuit du vendredi 10 mai 2024, rien ne laissait annoncer l’ampleur du drame. Les habitants de Gressier vivaient paisiblement. Comme tous les jours, ils s’étaient rendus à leur travail, à l’école, au marché ou à leurs différentes activités. Chacun avait quitté son domicile avec la certitude de rentrer le soir pour retrouver sa famille, partager un repas et dormir en sécurité. Mais cette routine si simple allait être brutalement interrompue.
Vers 8 heures PM, des hommes lourdement armés étaient déjà sur place. Le sous-commissariat de la commune était tombé sous leur contrôle. Les détonations d’armes automatiques ont rapidement envahi la ville, semant la panique et la terreur. Le bruit assourdissant des rafales a remplacé le calme habituel de la soirée.
Face à cette violence, les habitants n’ont reçu aucune véritable protection. Beaucoup ont eu l’impression d’être totalement abandonnés à eux-mêmes. Les familles vivant près du sous-commissariat ont été les premières à fuir. Sans avoir le temps de rassembler leurs effets personnels, elles ont quitté leur maison en courant, avec les larmes aux yeux, portant parfois un enfant dans les bras et tenant un autre par la main.
Certaines ont laissé les portes ouvertes. D’autres ont laissé derrière eux les clés, comme si les véritables propriétaires leur avaient ordonné de partir. En quelques heures, tout un peuple est devenu réfugié dans son propre pays.
L’exil ne consiste pas seulement à quitter un lieu. Il signifie perdre ses repères, sa stabilité, sa sécurité et une partie de son identité. Gressier n’était pas simplement une commune pour ses habitants. C’était le lieu de leur enfance, de leurs souvenirs, de leurs efforts et de leurs espoirs. Certains y sont nés. Ils y ont grandi, y ont fondé une famille, y ont enterré leurs parents et y ont construit leur avenir.
D’autres sont venus d’ailleurs, attirés par le calme et les opportunités qu’offrait la commune. Ils ont acheté un terrain, bâti une maison, ouvert un commerce et investi toutes leurs économies. Tous, sans exception, sont Gressiérois. Et tous partagent aujourd’hui la même douleur : celle d’avoir été arrachés à leur terre.
Selon de nombreux témoignages, la vie des déplacés ne s’est pas améliorée. Pour beaucoup, elle s’est au contraire profondément détériorée. Les revenus ont diminué ou disparu. Les dépenses ont augmenté. Les enfants ont été déscolarisés. Les maladies se sont multipliées. Le stress, l’angoisse et la fatigue ont envahi le quotidien.
De nombreuses familles vivent encore chez des proches ou de simples connaissances. Elles partagent des espaces réduits, sans intimité, parfois dans des conditions difficiles. Certaines subissent l’humiliation de dépendre entièrement de la générosité des autres. D’autres peinent à nourrir leurs enfants, à payer les frais scolaires ou à accéder à des soins médicaux.
Chaque journée est une bataille pour survivre.
Ceux qui ont réussi à recommencer malgré les difficultés, certains déplacés ont trouvé la force de se relever.
Au prix d’énormes sacrifices, ils ont réussi à louer une maison ou à acheter un petit terrain.
Quelques-uns ont construit un abri modeste afin de redonner un minimum de stabilité à leur famille.
Ils ont travaillé sans relâche, économisé sou après sou et refusé de céder au désespoir.
Mais tout le monde n’a pas eu cette possibilité.
Pour beaucoup, la reconstruction demeure hors de portée.
Des manifestations, des cris, des appels au secours
Depuis leur départ, les habitants de Gressier n’ont jamais cessé de réclamer l’aide de l’État.
Avec le soutien des citoyens de Léogâne, ils ont organisé de nombreuses manifestations pour attirer l’attention des autorités.
Ils ont marché, crié, brandi des pancartes, multiplié les appels au secours. Leur message était simple : ils veulent rentrer chez eux. Ils ne demandent pas des privilèges. Ils réclament simplement le droit fondamental de vivre en sécurité sur leur propre terre.
Au cours de ces deux dernières années, les autorités ont annoncé à plusieurs reprises des opérations visant à reprendre le contrôle de la route nationale et à rétablir la circulation. Des annonces ont été faites. Des engagements ont été pris. Mais, dans les faits, les résultats attendus ne sont toujours pas au rendez-vous. Pour les familles déplacées, le temps passe et l’espoir s’épuise.
Autrefois, rejoindre Port-au-Prince depuis Gressier était un trajet ordinaire. Lorsque la circulation était fluide, quelques minutes suffisaient pour atteindre la capitale. La route nationale était un lien naturel entre les communautés, les marchés, les écoles et les hôpitaux.
Aujourd’hui, ce même axe représente pour beaucoup l’image de la rupture, de l’insécurité et de l’isolement.
Derrière chaque famille déplacée se cache une histoire. L’histoire d’une mère qui ne sait plus comment nourrir ses enfants. L’histoire d’un père qui a perdu le fruit de toute une vie de travail. L’histoire d’un enfant qui demande quand il pourra retrouver sa chambre. L’histoire d’une personne âgée qui rêve de revoir une dernière fois la maison qu’elle a construite.
Ce sont des blessures profondes, souvent silencieuses, que les chiffres ne peuvent pas traduire.
Malgré les épreuves, les habitants de Gressier continuent de porter l’espoir au fond de leur cœur.
Ils espèrent rouvrir un jour la porte de leur maison.
Ils espèrent retrouver leurs voisins, leurs rues, leurs souvenirs et leur dignité. Ils espèrent voir leurs enfants grandir sur la terre qui les a vus naître. Ils espèrent que la route nationale cessera d’être un danger pour redevenir un passage libre et sûr.
Ce 10 mai 2026, Gressier ne commémore pas seulement une tragédie. La commune rappelle au pays tout entier qu’une population déracinée continue de souffrir, de résister et d’attendre.
Deux ans après, les maisons sont toujours vides, les souvenirs toujours vivants et les blessures toujours ouvertes.
Mais malgré la douleur, malgré la pauvreté, malgré l’incertitude et malgré le silence, les habitants de Gressier n’ont jamais cessé de croire.
Ils croient qu’un jour, ils pourront enfin rentrer chez eux.
Et ce jour-là, ce ne sera pas seulement le retour vers une maison. Ce sera le retour vers leur histoire, leur identité, leur dignité et leur avenir.
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