Avant même que la ville ne se réveille, ils sont déjà au travail. Derrière chaque étal, chaque panier et chaque pas parcouru se cache un sacrifice souvent invisible : celui de parents qui affrontent chaque jour le marché pour nourrir, loger et scolariser leurs enfants.

 

Avant que les premières activités de la journée ne commencent réellement, les marchés sont déjà en mouvement. À l’aube, alors que beaucoup sont encore dans leur lit, des femmes et des hommes ont déjà quitté leur maison pour rejoindre leur lieu de travail. Pour eux, le marché n’est pas simplement un endroit où l’on vend des marchandises. C’est leur bureau, leur entreprise, leur source de revenus et, surtout, leur principal moyen de faire vivre leur famille. Chaque matin, ils s’y rendent avec la même détermination, sans savoir combien ils vendront, mais avec la certitude qu’ils doivent essayer.

 

À leur arrivée, certains retrouvent leur petite table ou leur dépôt. Ils ouvrent les portes, nettoient leur espace et commencent à disposer leurs marchandises. Fruits, légumes, produits alimentaires, jus, bonbons, produits pharmaceutiques et autres articles sont soigneusement installés afin d’attirer l’attention des passants. Rien n’est laissé au hasard. Une marchandise bien présentée peut attirer un client, et un client peut représenter une partie du repas du soir, des frais scolaires d’un enfant ou une dépense urgente à la maison.

 

Certains ont la chance de disposer d’un petit dépôt où ils peuvent conserver leurs marchandises et organiser leur activité. Ils connaissent leur emplacement, leurs voisins et leurs clients habituels. Mais cette stabilité reste loin d’être une réalité pour tous. D’autres arrivent chaque matin sans véritable place. Ils cherchent un petit espace disponible le long du marché, parfois à proximité d’un dépôt, pour pouvoir étaler quelques produits et tenter leur chance. Ils doivent composer avec les passages, les mouvements et l’espace disponible, avec toujours la même préoccupation : vendre suffisamment pour ne pas rentrer les mains vides.

 

Pas de congé pour ceux qui vivent de la vente

 

Pour beaucoup, être marchand signifie avoir un emploi qui ne connaît presque pas de jours de repos. Il n’y a pas toujours de salaire fixe à la fin du mois, pas de garantie de vente et parfois même pas la possibilité de prendre une journée de congé sans se demander comment la famille survivra. Même lorsque la fatigue est présente, il faut se lever. Même lorsque les ventes de la veille ont été faibles, il faut revenir. Le lendemain, le même combat recommence.

 

Et puis, il y a ceux qui n’ont ni dépôt, ni table, ni emplacement fixe. Leur lieu de travail, ce sont les allées du marché. Leur journée commence avec des marchandises placées sur la tête, dans les bras ou transportées avec les moyens dont ils disposent. Dès les premières heures du matin, ils commencent à marcher. Ils passent d’un endroit à un autre, proposent leurs produits, reviennent sur leurs pas et recommencent. Pour eux, chaque déplacement est une nouvelle occasion de rencontrer un client.

Ils peuvent parcourir le marché des dizaines de fois au cours d’une même journée. Certains le font tellement souvent que leurs pas semblent ne plus compter. Pourtant, derrière cette apparente résistance se cache un corps qui accumule la fatigue. La chaleur monte, les jambes deviennent lourdes, le dos et les hanches commencent à faire mal, mais il faut continuer. Parce qu’arrêter de marcher, c’est parfois accepter de laisser passer une possibilité de vente.

 

Au milieu de la journée, lorsqu’ils trouvent un peu de temps, certains s’installent quelques minutes à côté d’un ami qui possède un dépôt. Ils cherchent un peu d’ombre, reprennent leur souffle et tentent de calmer la tension provoquée par la chaleur. Quelques minutes suffisent parfois pour récupérer un peu de force. Puis ils se relèvent et reprennent leur parcours, comme si la fatigue devait attendre la fin de la journée pour être entendue.

 

Sous le soleil, ils portent bien plus que des marchandises

 

Qu’ils disposent d’un dépôt, qu’ils s’installent à côté d’un autre marchand, qu’ils soient assis derrière une table ou qu’ils passent la journée entière à marcher sous le soleil, ils partagent une même réalité : celle de personnes qui travaillent pour maintenir leur famille debout.

 

Certains passent des heures au milieu du marché sans parapluie ni protection contre le soleil. Ils restent exposés à la chaleur, parfois dans des conditions difficiles, tout en essayant de garder le sourire devant les clients. D’autres portent leurs marchandises sur leur tête ou dans leurs bras pendant des heures. Leur corps transporte des produits, mais leurs pensées sont souvent ailleurs : à l’école des enfants, au loyer, au repas du soir, aux factures qui attendent à la maison. Ils ne vendent pas seulement des produits. Ils essaient de vendre suffisamment pour acheter de l'avenir à leurs enfants.

 

Quand le marché ferme, le travail continue à la maison

 

Pour ces travailleurs, la fin de la journée au marché ne signifie pas forcément la fin des responsabilités. Une fois chez eux, certains doivent encore préparer le repas, faire la lessive, nettoyer la maison et s’occuper des enfants. Après avoir passé des heures debout ou à marcher, ils continuent pourtant à accomplir les tâches domestiques qui les attendent.

 

C’est souvent à la tombée de la nuit que le corps réclame enfin ce qu’on lui a refusé pendant toute la journée : le repos. Les douleurs deviennent plus fortes, particulièrement au niveau des jambes, du dos ou des hanches. Certains demandent alors à leur conjoint, à leurs enfants ou à un autre membre de la famille de leur masser les zones douloureuses avec de l’huile ou une pommade. Ils cherchent simplement à soulager leur corps afin de pouvoir dormir quelques heures.

 

Mais même lorsque la douleur est présente, ils savent déjà que le réveil du lendemain ne sera pas négociable. Il faudra se lever tôt, préparer ce qu’il faut, prendre les marchandises et retourner au marché. Le corps n’aura peut-être pas complètement récupéré, mais les responsabilités, elles, ne prennent jamais de congé.

 

Des enfants qui grandissent entre l'école et le marché

 

Pour ces parents, le travail doit également s’adapter à la vie scolaire des enfants. Certains ont des enfants suffisamment grands pour surveiller les plus petits après l’école. D’autres doivent confier leurs enfants à des proches pendant leur journée de travail. Mais pour certains parents, cette solution n’est pas possible.

 

Alors, lorsque les classes terminent, ils vont chercher leurs enfants et les ramènent avec eux au marché. Les petits restent à leurs côtés pendant que le parent continue de vendre. L’enfant fait ses devoirs dans un environnement bruyant, mange parfois sur place et attend que la journée de travail de son père ou de sa mère se termine.

 

Ainsi, derrière certaines journées passées au marché se trouve aussi une enfance qui apprend très tôt ce que signifie le sacrifice. Des enfants voient leurs parents se battre sous le soleil, supporter la fatigue et rentrer tard. Ils comprennent progressivement que l’argent gagné n’est pas seulement destiné à aujourd’hu, il sert aussi à préparer leur demain.

 

Beaucoup de ces parents n’ont pas eu la possibilité de fréquenter longtemps l’école. Certains n’ont pas pu poursuivre leurs études, d’autres n’ont jamais eu accès à une formation qui leur aurait permis d’obtenir un emploi dans une grande entreprise ou dans un secteur correspondant à leurs compétences. Le marché est alors devenu leur principale porte d’entrée vers le monde du travail.

Ils ont fait avec les moyens disponibles.

Ils ont commencé petit. Ils ont vendu quelques produits, puis davantage. Ils ont appris à connaître leurs clients, à gérer leurs petites économies et à supporter les journées difficiles. Et pendant qu’ils construisaient péniblement leur propre quotidien, ils ont essayé d’offrir à leurs enfants ce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes pu recevoir : une meilleure éducation.

 

Certains enfants ont compris le prix de ces sacrifices. Ils ont étudié, réussi leurs examens, terminé leurs études classiques et poursuivi leur parcours à l’université. Pour eux, chaque étape franchie représente souvent bien plus qu’une réussite personnelle. Elle représente aussi les longues journées de leurs parents au marché, les réveils avant l’aube, les douleurs supportées en silence et les sacrifices consentis pour payer une année scolaire de plus.

 

Ces héros silencieux méritent d'être honorés chaque jour

 

On pense souvent à remercier les parents à l’occasion de la fête des Mères, de la fête des Pères ou de leur anniversaire. Mais certains sacrifices sont trop quotidiens pour attendre une date particulière. Ils sont présents dans les gestes répétés chaque matin, dans les marchandises transportées, dans les journées passées debout et dans les nuits où le corps réclame du repos.

 

Ces marchands sont des parents qui se battent pour leurs familles. Ils sont des travailleurs qui refusent de baisser les bras malgré les difficultés. Ils sont des hommes et des femmes qui, parfois sans avoir eu la chance de faire de longues études, investissent tout ce qu’ils peuvent dans l’avenir de leurs enfants.

Derrière chaque étal se trouve peut-être une histoire. Derrière chaque panier, un sacrifice. Derrière chaque marchand qui marche sous le soleil, un rêve.

 

Et lorsque, après des années de sacrifices, un enfant obtient son diplôme, décroche son premier emploi ou réussit à construire une vie meilleure, c’est aussi une partie du marché qui triomphe.

Car certains parents ne laissent pas un héritage fait de grandes richesses.

Ils laissent à leurs enfants la possibilité de rêver plus grand qu’eux.