L’arrivée d’un nouveau contingent militaire guatémaltèque en Haïti intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement préoccupant. Alors que les gangs armés poursuivent leurs attaques et étendent leurs activités à plusieurs zones du pays, quatre membres de l’équipage de la Task Force Libertad II, déployée par le Salvador, ont été portés disparus après l’attaque de leur véhicule blindé à Croix-des-Bouquets. Ce nouvel épisode soulève des interrogations sur la capacité de la Force de répression des gangs (FRG) à endiguer durablement la violence.

 

Selon un communiqué de l’armée guatémaltèque, une cérémonie marquant le départ d’un nouveau contingent militaire s’est déroulée sur le tarmac d’une base aérienne du Guatemala. Elle était présidée par le ministre de la Défense nationale, le général de division Henry David Sáenz Ramos, en présence notamment de l’attaché militaire de défense des États-Unis accrédité dans le pays.

 

Cette nouvelle contribution s’inscrit dans le cadre des efforts internationaux visant à lutter contre les groupes armés, notamment ceux de la coalition « Viv Ansanm », qui opèrent dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province.

 

Issus de la deuxième unité de police militaire, les soldats de ce contingent doivent intégrer la FRG afin de participer aux opérations destinées à rétablir la sécurité, en appui à la Police nationale d’Haïti (PNH) et aux Forces armées d’Haïti (FAd’H).

 

Pour l’armée guatémaltèque, cette participation témoigne de l’engagement du pays en faveur de la coopération internationale, de la paix et de la sécurité. Elle constitue également une occasion de renforcer les compétences professionnelles de ses militaires et de démontrer la capacité de l’institution à contribuer à la protection des populations vulnérables.

 

« Nous continuons à bâtir une armée moderne, disciplinée et engagée, qui sert le Guatemala à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières », a déclaré l’institution militaire.

 

Un effectif encore inconnu, des attentes élevées

 

Le communiqué de l’armée guatémaltèque ne précise ni le nombre de soldats composant ce nouveau contingent ni la date exacte de leur arrivée sur le territoire haïtien.

 

En février 2026, les autorités guatémaltèques avaient annoncé leur intention de déployer 150 policiers militaires en Haïti, dont 11 femmes, dans le cadre des opérations internationales de sécurité.

 

Ce renforcement devrait contribuer aux efforts de la FRG, dont les résultats restent particulièrement attendus. Parmi les principaux objectifs figurent l’intensification des opérations contre les gangs, la réouverture des routes nationales, le retour des personnes déplacées dans leurs quartiers et la création de conditions sécuritaires favorables à l’organisation des prochaines élections.

 

Toutefois, l’arrivée de nouveaux militaires ne garantit pas, à elle seule, une amélioration durable de la situation. L’efficacité de leur intervention dépendra notamment des moyens opérationnels disponibles, de la coordination avec les forces haïtiennes et de la capacité à maintenir une présence sécuritaire dans les zones reconquises.

 

L’ONU alerte sur un lourd bilan humain

 

Parallèlement au renforcement du dispositif international, les violences continuent de faire de nombreuses victimes. Dans un rapport présenté lundi au Conseil de sécurité des Nations Unies, le secrétaire général de l’ONU fait état de 1 123 personnes tuées et de 440 blessées entre juillet et le début du mois d’octobre 2026 dans des violences liées aux gangs.

 

L’organisation alerte également sur l’extension des attaques vers les zones rurales, alors que les violences compromettent les perspectives d’organisation des élections et la sortie de la transition politique.

 

Selon Carlos Ruiz Massieu, représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en Haïti, la capacité des groupes armés à modifier leurs méthodes constitue une source majeure de préoccupation.

 

« Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est la capacité des gangs à adapter leurs tactiques à mesure que les opérations de sécurité s’intensifient », a-t-il déclaré.

 

Les groupes armés recourent notamment aux prises d’otages, aux intimidations et aux représailles contre les populations pour conserver leurs territoires et contester l’autorité de l’État.

 

Kenscoff, Artibonite : les populations toujours exposées

 

Les attaques enregistrées ces derniers mois illustrent l’ampleur de la crise. À Kenscoff, commune montagneuse située au sud-est de Port-au-Prince, des violences survenues les 23 et 24 août ont fait au moins 47 morts et 22 blessés. Cinquante-deux personnes ont également été prises en otage, dont 13 ont ensuite été libérées grâce à des initiatives locales soutenues par l’ONU.

 

Dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, 241 personnes auraient été tuées pour avoir prétendument résisté aux gangs, selon le rapport onusien. D’autres attaques signalées notamment à Saint-Michel-de-l’Attalaye, à Marigot et à Léogâne témoignent de l’extension de la violence au-delà de la capitale.

 

Les groupes armés s’en prennent également aux terres agricoles, aux habitations et aux infrastructures publiques, aggravant la vulnérabilité des communautés touchées.

 

Les violences sexuelles demeurent, elles aussi, alarmantes. D’après le rapport, 689 femmes et filles auraient été victimes de viols commis par des gangs en juillet et en août, dont 87 % dans le cadre de viols collectifs.

 

Le bilan des opérations des forces de sécurité soulève également des préoccupations. Selon les données présentées par l’ONU, celles-ci représenteraient 52 % des personnes tuées ou blessées depuis le début du mois de juillet, soit 808 victimes, parmi lesquelles 148 personnes qui n’étaient pas associées aux gangs.

 

Une force internationale encore loin des effectifs prévus

 

Malgré les efforts engagés, la FRG n’a toujours pas atteint les effectifs autorisés par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Au 12 octobre 2026, elle comptait 1 563 membres en uniforme, alors que l’objectif fixé était de 5 550.

 

Soutenue sur le plan logistique par l’ONU, la force poursuit néanmoins son déploiement, notamment avec l’établissement d’une base dans l’Artibonite, au-delà de la région métropolitaine de Port-au-Prince.

 

Cependant, les groupes armés conservent une capacité de riposte importante. Le dimanche 18 octobre, un véhicule blindé transportant des membres de la Task Force Libertad II du Salvador a été attaqué à Croix-des-Bouquets. Les quatre membres de l’équipage étaient toujours portés disparus au moment des premières informations rapportées par la presse.

 

Pour Carlos Ruiz Massieu, la reconquête territoriale ne saurait suffire à assurer une stabilisation durable du pays.

 

« L’expérience a montré que les seules opérations de sécurité ne peuvent apporter une stabilisation durable », a-t-il averti, appelant à rétablir la présence de l’État et à mettre en œuvre des programmes de désarmement et de réinsertion, notamment en faveur des enfants recrutés par les gangs.

 

« Les armes et les munitions ne sont pas fabriquées en Haïti »

 

L’attaque contre les membres de la force internationale a également relancé le débat sur l’approvisionnement des groupes armés en armes et en munitions.

 

Dans un communiqué rapporté par les forces armées salvadoriennes, l’armée a indiqué que quatre techniciens de l’aéronautique regagnaient leur campement lorsque leur véhicule blindé a été attaqué à l’aide d’explosifs, puis incendié. Selon cette version, les quatre hommes ont réussi à sortir du véhicule en flammes.

 

Les autorités salvadoriennes ont indiqué collaborer avec les forces internationales pour établir le contact et localiser les disparus. Des hélicoptères ont également été déployés, mais auraient essuyé des tirs alors qu’ils intervenaient contre des hommes armés dans la zone.

 

« De multiples tentatives d’approche par voie terrestre et aérienne ont été menées, mais elles ont été entravées par l’intensité des combats », ont rapporté les forces armées salvadoriennes.

 

Lors d’une réunion du Conseil de sécurité, Wien-Webert Arthus, représentant permanent adjoint d’Haïti auprès des Nations Unies, a rappelé la dimension transnationale du trafic d’armes.

 

« Les armes et les munitions utilisées par les gangs ne sont pas fabriquées en Haïti et continueront de trouver des moyens d’entrer dans le pays », a-t-il averti.

 

Il a également souligné la complexité des défis sécuritaires auxquels le pays est confronté, tout en exprimant l’espoir que les membres de l’équipage portés disparus puissent retrouver leurs familles sains et saufs.

 

Washington condamne l’attaque contre les militaires salvadoriens

 

L’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies, Mike Waltz, a condamné l’attaque lors de la réunion du Conseil de sécurité consacrée à Haïti.

 

« Nous pensons que les quatre hommes ont survécu, mais on est toujours sans nouvelles d’eux », a-t-il déclaré, ajoutant : « Nous vous ramènerons chez vous ».

 

Selon le diplomate américain, les assaillants ont utilisé des centaines de balles et des explosifs contre le véhicule blindé. Il a également adressé un avertissement aux chefs de gangs impliqués dans l’attaque, affirmant que leurs tentatives d’intimidation ne conduiraient pas la coalition internationale à se retirer.

 

De son côté, la force chargée de lutter contre les gangs a indiqué évaluer la situation et conseillé aux habitants de la zone concernée de rester chez eux.

 

« Les gangs mettent la force de répression des gangs à l’épreuve », a affirmé Jack Christofides, représentant spécial de cette force, devant le Conseil de sécurité. Il a notamment souligné la multiplication récente des attaques et les représailles menées contre les populations après certaines opérations des forces haïtiennes et internationales.

 

Selon lui, les groupes armés ont également progressé dans des zones comme Kenscoff et l’Artibonite.

 

« La réalité, c’est que nous ne pouvons pas être partout à la fois », a-t-il reconnu.

 

Quel impact réel pour la sécurité en Haïti ?

 

L’arrivée de nouvelles troupes guatémaltèques intervient donc à un moment où la pression sur les forces de sécurité reste considérable. Si ce renforcement peut accroître les capacités opérationnelles de la FRG, plusieurs défis demeurent : l’insuffisance des effectifs déjà déployés, la mobilité des groupes armés, la circulation des armes, la vulnérabilité des populations et la difficulté de maintenir durablement le contrôle des territoires.

 

Au-delà des opérations militaires, la stabilisation du pays suppose également le rétablissement des services publics, la protection des civils, la lutte contre les circuits d’approvisionnement en armes et la mise en œuvre de mesures de désarmement et de réinsertion.

 

La question centrale reste donc entière : le nouveau contingent guatémaltèque contribuera-t-il à inverser le rapport de force sur le terrain, ou viendra-t-il simplement renforcer un dispositif international dont les résultats demeurent encore limités face à l’ampleur de la crise ?

 

Références

 

1. HaitiLibre, « Haïti – FLASH : Le Guatemala envoie de nouvelles troupes en Haïti », consulté le mercredi 21 octobre 2026. https://www.haitilibre.com

 

2. Gazette Haïti, « Un deuxième contingent militaire guatémaltèque déployé en Haïti pour renforcer la FRG », consulté le mercredi 21 octobre 2026. https://ftp.gazettehaiti.com

 

3. ONU Info, « Haïti : la violence des gangs gagne les campagnes, sur fond de report des élections », consulté le mercredi 21 octobre 2026. https://news.un.org

 

4. La Presse, « Des gangs ouvrent le feu contre des membres de la force de lutte antigangs », consulté le mercredi 21 octobre 2026. https://www.lapresse.ca