À l’approche des élections annoncées pour le 13 décembre 2026, la communication des prétendants à la magistrature suprême commence déjà à occuper une place importante dans le débat public. Mais dans une Haïti profondément marquée par la crise sécuritaire, les déplacements de population et l’influence des groupes armés, le choix des mots n’est jamais anodin. Deux déclarations récentes, attribuées aux candidats Wilner Joseph et Claude Joseph, illustrent les risques d’une communication politique insuffisamment maîtrisée.

 

Le néophyte Wilner Joseph au micro 

 

Le 10 septembre 2026, le regroupement politique VIKTWA a désigné Wilner Joseph comme son candidat à la présidence, à l’issue d’une primaire interne ayant réuni 43 des 52 formations membres du regroupement. Quelques jours plus tard, lors d’une intervention publique aux Gonaïves, une déclaration du candidat concernant Jean-Jacques Dessalines a suscité une vive controverse. Devant une foule et des caméras, il a présenté Gonaïves comme le lieu de naissance du Père fondateur de la nation haïtienne.

 

Sur le plan historique, cette affirmation appelle une correction. Les sources historiques situent la naissance de Jean-Jacques Dessalines en 1758 dans la région de Grande-Rivière-du-Nord, dans le Nord d’Haïti, notamment sur l’habitation Cormiers. D’ailleurs, le gouvernement haïtien a lui-même rappelé, en septembre 2025, que Dessalines était né à Grande-Rivière-du-Nord.

 

Cette première controverse aurait pu rester limitée à une erreur historique ou à une formulation mal comprise. Mais, le dimanche 27 septembre, une nouvelle déclaration du candidat VIKTWA a relancé le débat. Lors d’un rassemblement à Pétion-Ville, Wilner Joseph aurait déclaré : « Si nou pa viv ansanm, nou tout ap peri tankou yon bann idyo. »

 

Prise dans son sens littéral, la formule renvoie à l’unité, à la coexistence et à la nécessité de vivre ensemble. Mais dans le contexte haïtien actuel, l’expression « Viv Ansanm » possède également une autre charge sémantique. Elle désigne aujourd’hui une coalition de groupes armés impliquée dans de graves violences, notamment des massacres contre la population, des enlèvements et des déplacements forcés depuis plusieurs années.

 

Il ne suffit évidemment pas qu’un responsable politique prononce l’expression « viv ansanm » pour en déduire une quelconque proximité avec cette coalition. Cependant, dans le contexte actuel, son utilisation par un candidat à la présidence peut difficilement échapper aux interprétations et aux critiques sur les réseaux sociaux concernant ses éventuelles relations avec les gangs ou du moins, son aptitude en communication entant qu'homme politique.

 

Le cas de Claude Joseph 

 

Une problématique similaire apparaît dans une récente déclaration de Claude Joseph, ancien Premier ministre et candidat du parti Les Engagés pour le Développement, EDE. « Pati politik EDE pa fè rimè », a elle aussi retenu l’attention, notamment parce que l’expression « pa fè rimè » est une expression formulée et utilisée par certains groupes armés lorsqu'ils vont attaquer une zone habitée par des civils.

 

 

D'ailleurs, cette expression a notamment été associée au surnom « Ti John pa fè rimè », attribué dans certains contenus médiatiques à un chef de gang. Son utilisation par un responsable politique ne constitue cependant pas, en elle-même, une preuve d’appartenance, de soutien ou de proximité avec un groupe armé, mais elle soulève bien des interrogations.

 

Ne pouvait-il pas employer une autre expression ?

 

C’est précisément ici que se trouve le véritable enjeu de la communication politique en période préélectorale. Un candidat ne communique pas uniquement avec l’intention qu’il met dans ses paroles ; il communique également avec les significations que son public leur attribue. Dans une société où une grande partie de la population vit quotidiennement avec la violence armée, certains termes peuvent provoquer des associations immédiates que le locuteur n’avait peut-être pas anticipées.

 

Le problème est d’autant plus important que le calendrier électoral avance. Le Conseil électoral provisoire a annoncé le 13 décembre 2026 comme date du premier tour de la présidentielle et des législatives. Mais cette échéance demeure tributaire de plusieurs conditions, notamment la situation sécuritaire et la capacité des institutions concernées à mener à bien les différentes opérations électorales.

 

Au 28 septembre 2026, le scrutin reste donc annoncé, mais sa tenue effective ne peut être considérée comme acquise. Cette nuance est essentielle dans un pays où les conditions nécessaires à l’organisation d’élections demeurent particulièrement difficiles.

 

Dans ce contexte, les candidats ont intérêt à mesurer davantage la portée de leurs formules. La crise sécuritaire exige de la prudence et la compétition électorale exige un langage suffisamment clair pour ne pas laisser les réseaux sociaux, les adversaires ou les interprétations spontanées définir le message à la place de ceux qui le prononcent.

 

À quelques jours du début annoncé de la campagne, la question n’est donc pas seulement de savoir ce que les candidats veulent dire. Elle est aussi de savoir comment leurs paroles seront comprises par une population déjà éprouvée par l’insécurité, la méfiance et la désinformation.

 

Dans une compétition électorale, la communication n’est pas un simple accessoire du programme politique : elle participe à la construction de la confiance. Lorsqu’un candidat choisit ses mots, il ne parle pas seulement à son auditoire du moment. Il parle aussi à un pays qui, depuis plusieurs années, a appris à décoder les mots, les slogans et les messages provenant des acteurs politiques comme des groupes armés.

 

À l’approche d’une éventuelle campagne électorale, la responsabilité des candidats est donc aussi une responsabilité de langage. Car dans l’Haïti d’aujourd’hui, les mots ne sont pas tout à fait innocents.