Exporter une police contestée, le pari risqué du Tchad en Haïti

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Alors que la communauté internationale s’active pour répondre à l’insécurité en Haïti, le choix du Tchad comme partenaire sécuritaire soulève une inquiétude majeure. Accusées de violations graves des droits humains et incapables de rassurer pleinement leur propre population, les forces tchadiennes sont pourtant appelées à intervenir dans l’un des contextes les plus fragiles du continent américain. Une décision qui interroge : s’agit-il d’une solution crédible ou d’un risque supplémentaire pour un pays déjà à bout ?

Les faits sont documentés. Selon plusieurs rapports d’organisations internationales comme Human Rights Watch, les forces de sécurité tchadiennes ont été impliquées dans de graves violations des droits humains, notamment lors de la répression des manifestations d’octobre 2022. Des dizaines de civils ont été tués, des centaines arrêtés, certains détenus dans des conditions inhumaines, avec des cas de torture et de décès en détention. Plus grave encore : l’impunité. Une loi d’amnistie adoptée après ces événements empêche aujourd’hui toute poursuite contre les auteurs de ces abus, consolidant un système où la violence d’État reste rarement sanctionnée.

Ce constat n’est pas nouveau. Depuis des années, Amnesty International alerte sur des pratiques récurrentes : arrestations arbitraires, disparitions forcées, torture, exécutions extrajudiciaires. Le Département d’État des États-Unis évoque lui aussi des « abus nombreux » commis par les forces de sécurité, dans un contexte de corruption et de manque de contrôle institutionnel. Mais au-delà des violations, c’est la perception même de la sécurité qui interroge.

Selon une enquête récente de Afrobarometer, 51 % des Tchadiens déclarent qu’un membre de leur famille s’est senti en insécurité au cours de l’année écoulée, et une large majorité rejette l’usage des armes à feu par les civils. Autrement dit, même avec une présence policière forte, le sentiment d’insécurité reste massif. Ce paradoxe est central : il révèle que la sécurité ne repose pas uniquement sur la force, mais sur la confiance, aujourd’hui profondément fragilisée.

À cela s’ajoute un environnement régional explosif. À l’est du pays, les répercussions du conflit du Darfour continuent de produire des effets dévastateurs. Les équipes de Médecins Sans Frontières rapportent un afflux de populations blessées, victimes de violences extrêmes, incluant des tirs, des tortures et des déplacements massifs. Ce contexte transforme le Tchad en un territoire sous pression constante, à la fois acteur et victime d’instabilités régionales, confronté à des flux massifs de réfugiés et à des fragilités institutionnelles persistantes.

Et pourtant, c’est dans ce contexte qu’il est sollicité pour exporter des forces de sécurité. Ce choix suscite également de vives réactions au sein de l’opinion publique tchadienne. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes dénoncent une contradiction flagrante : comment envisager une intervention extérieure alors que des problèmes persistants minent la sécurité intérieure ? L’un d’eux résume ce malaise en ces termes : « J’espère que ceux qui rackettent les gens aux rond-point double voie font partie. » Une déclaration qui illustre un sentiment largement partagé, celui d’un décalage entre les ambitions extérieures et les réalités quotidiennes vécues par la population.

Dans le même élan, d’autres voix, plus acerbes, remettent en cause la crédibilité même de cette projection sécuritaire. Entre ironie et indignation, certains estiment que le pays peine déjà à assurer sa propre stabilité et jugent incohérente toute tentative d’intervention ailleurs. Cette défiance renforce une interrogation centrale : au-delà des capacités militaires, la question de la légitimité reste entière. Une institution contestée sur son propre territoire peut-elle véritablement incarner une solution dans un autre contexte de crise ?

Car Haïti n’a pas seulement besoin de forces. Elle a besoin de forces crédibles. Une police perçue comme brutale dans son propre pays peut difficilement inspirer la confiance ailleurs. Une institution accusée d’abus peut-elle réellement stabiliser un territoire déjà traumatisé par la violence ? Dès lors, une question s’impose : Haïti cherche-t-elle une solution ou risque-t-elle d’importer un problème ?

L’histoire montre que la sécurité imposée sans légitimité produit rarement la stabilité. Au contraire, elle peut renforcer la méfiance, alimenter les tensions et fragiliser davantage les sociétés déjà vulnérables. Dans le cas du Tchad, les faits sont constants : violations documentées, impunité persistante, sentiment d’insécurité élevé.

Au final, la question dépasse le cas tchadien. Elle touche au cœur des politiques internationales de sécurité : faut-il privilégier la capacité d’intervention ou la qualité des institutions ? Car dans une crise comme celle d’Haïti, mal choisir ses partenaires ne coûte pas seulement du temps, cela peut coûter la confiance. Et sans confiance, aucune sécurité durable n’est possible.

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