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Légalement en Haïti, l’avortement est toujours considéré comme un crime. Selon le Code pénal en vigueur depuis 1835, toute interruption volontaire de grossesse est passible de peines d’emprisonnement, tant pour la femme enceinte que pour la personne l’ayant aidée à avorter. La loi ne prévoit aucune exception, même en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère. Ce cadre juridique rigide s’appuie sur une vision profondément conservatrice de la société, marquée par le poids de la religion catholique et des églises protestantes évangéliques, qui perçoivent l’avortement comme un péché mortel.
Dans l’imaginaire collectif haïtien, la maternité est souvent sacrée, et remettre en question cette fonction féminine est perçu comme un acte de transgression. Les discours publics dominants traitent rarement de la question de l’avortement, ou alors dans des termes moralement accusateurs. Ainsi, les femmes qui avortent sont doublement punies : par la loi, mais aussi par la société, qui les stigmatise, les marginalise et les contraint au silence.
Ce mutisme général empêche une réflexion saine sur les causes profondes de la pratique de l’avortement clandestin : pauvreté, grossesses non désirées, violences sexuelles, absence d’éducation sexuelle, et manque d’accès à des méthodes de contraception fiables. Dans un pays où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, de nombreuses jeunes filles tombent enceintes sans l’avoir souhaité, sans pouvoir assumer la charge d’un enfant.
L’ombre des pratiques clandestines : une urgence de santé publique
Face à l’interdiction légale et à l’absence de structures adaptées, des milliers de femmes haïtiennes ont recours à des avortements clandestins chaque année. Ces interventions sont réalisées dans des conditions extrêmement précaires, par des personnes non qualifiées, avec des moyens rudimentaires, souvent dangereux : objets perforants, ingestion de plantes abortives ou de substances toxiques, automédication incontrôlée.
Les conséquences sont dramatiques : infections, hémorragies, stérilité, traumatismes psychologiques et, dans les cas les plus graves, décès. Les hôpitaux publics, déjà débordés, reçoivent régulièrement des patientes en détresse après des tentatives d’avortement ayant mal tourné. Selon certaines ONG présentes dans le pays, les complications liées aux avortements clandestins figurent parmi les principales causes de mortalité maternelle en Haïti.
Il est important de noter que cette réalité touche avant tout les femmes les plus vulnérables. Les femmes issues de milieux favorisés peuvent parfois voyager à l’étranger ou payer des interventions discrètes dans des cliniques privées. En revanche, pour une adolescente vivant dans une zone rurale reculée, sans revenus et sans soutien familial, l’avortement devient une épreuve solitaire, risquée et souvent traumatisante.
« Cette situation met en lumière l’urgente nécessité d’intégrer l’avortement dans une approche de santé publique et de justice sociale, et non comme une question strictement morale ou pénale.», estime Mme. Beauvoir, une militante féministe interrogée dans le cadre de ce travail.
Une société en mutation : vers une reconnaissance du droit à choisir ?
Malgré le climat conservateur ambiant, des voix s’élèvent de plus en plus pour réclamer une réforme du droit à l’avortement en Haïti. Des organisations féministes, des défenseurs des droits humains, des professionnels de santé et certains intellectuels militent en faveur de la dépénalisation partielle ou totale de l’interruption volontaire de grossesse. Pour eux, le droit à l’avortement est un élément fondamental des droits reproductifs et de l’autonomie des femmes.
En 2020, un projet de nouveau Code pénal, élaboré sous le gouvernement de Jovenel Moïse, proposait de légaliser l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse dans certains cas (viol, inceste, malformation grave du fœtus ou danger pour la mère). Ce projet a immédiatement suscité une vive opposition, notamment de la part des institutions religieuses. Sous la pression, les autorités ont suspendu l’entrée en vigueur de cette réforme, montrant ainsi la fragilité des avancées en matière de droits des femmes.
Cependant, le débat est désormais ouvert. Les jeunes générations, plus connectées et sensibilisées aux enjeux de genre et de droits humains, remettent en question les normes rigides héritées du passé. De plus en plus de voix appellent à une éducation sexuelle intégrée dans les écoles, à une meilleure accessibilité aux contraceptifs, et à une politique publique fondée sur la santé, la prévention et l’autonomie.
L’avortement en Haïti reste donc un terrain de lutte, mais aussi un miroir de l’évolution des mentalités. Entre les pesanteurs du passé et les aspirations à une société plus juste et égalitaire, les femmes haïtiennes continuent de revendiquer leur droit à choisir, à vivre, à exister pleinement.
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