L’État haïtien, toujours absent au départ, mais présent à l’arrivée

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À chaque victoire haïtienne sur la scène internationale, le même scénario se répète : messages officiels, félicitations publiques, récupération politique. Mais derrière cette mise en scène, une réalité dérangeante s’impose : les autorités haïtiennes célèbrent des talents qu’elles n’ont ni soutenus, ni même reconnus avant leur succès. Une pratique devenue presque systématique, révélatrice d’un État plus prompt à applaudir qu’à accompagner.


Le phénomène est désormais bien installé. Lorsqu’un Haïtien ou une Haïtienne se distingue à l’étranger, dans la culture, le sport ou l’éloquence, les institutions publiques s’empressent de saluer « une fierté nationale ». Des communiqués fleurissent, des responsables politiques apparaissent, et la réussite individuelle devient soudainement une victoire collective. Le récent triomphe de Abigaïl Alexandre au concours Eloquentia International en est une illustration frappante. Avant sa victoire, son parcours restait largement méconnu du grand public et, surtout, des institutions. Après son sacre, elle est devenue en quelques heures un symbole national.

Mais cette reconnaissance tardive pose un problème fondamental :
où étaient les autorités avant la victoire ?
Car derrière chaque succès, il y a des années d’efforts, de sacrifices, de formation, souvent réalisés sans aucun accompagnement institutionnel. Dans bien des cas, ces talents évoluent dans des conditions précaires, sans financement, sans encadrement, parfois même sans visibilité. Selon des analyses de l’UNESCO, les industries culturelles et créatives en Haïti souffrent d’un manque structurel de soutien public.

De même, les secteurs du sport et de l’éducation artistique restent largement sous-financés, laissant les jeunes talents livrés à eux-mêmes. Autrement dit, le système ne produit pas ces réussites, il les découvre après coup. Dinc, ce décalage entre l’effort individuel et l’absence de soutien institutionnel révèle une forme d’opportunisme politique. La victoire devient un outil de communication, un moyen de redorer une image souvent ternie par les crises internes.

On célèbre pour exister.
On récupère pour apparaître.
Mais on n’investit pas pour construire.
Ce comportement n’est pas sans conséquence. D’abord, il fragilise les parcours. Sans accompagnement en amont, de nombreux talents abandonnent ou s’exilent pour trouver ailleurs les moyens de se développer. Ceux qui réussissent malgré tout deviennent l’exception et non le résultat d’une politique publique.

Ensuite, il entretient une illusion collective. En multipliant les messages de fierté, l’État donne l’impression d’un pays dynamique, capable de produire des champions. Mais cette image masque une réalité plus dure : ces réussites sont souvent obtenues en dépit du système, et non grâce à lui.

Enfin, il alimente une forme de frustration sociale. Car derrière chaque célébration officielle, beaucoup voient une hypocrisie. Celle d’un pouvoir absent dans les moments difficiles, mais omniprésent au moment des honneurs.

Cependant, le problème dépasse les cas individuels. Il touche à la manière dont un pays conçoit le mérite, l’effort et la réussite. Dans un État fonctionnel, les talents sont identifiés, accompagnés, financés, encadrés. Leur succès est le fruit d’un écosystème. En Haïti, cet écosystème est fragile, voire inexistant. Résultat : les talents avancent seuls et les autorités arrivent après. Cette logique crée un cercle vicieux. Moins il y a de soutien, moins il y a de talents structurés. Moins il y a de talents structurés, plus les réussites sont rares. Et plus elles sont rares, plus elles sont récupérées.

Pourtant, la solution est connue. Elle passe par des politiques publiques cohérentes, des investissements dans l’éducation, la culture et le sport, des mécanismes d’identification et d’accompagnement des jeunes talents. Mais ces mesures exigent une vision, une volonté et une continuité que les institutions haïtiennes peinent encore à incarner.

Alors, en attendant, le cycle continue.
Un talent émerge.
Le pays découvre.
Les autorités applaudissent.
Puis tout retombe.
Jusqu’à la prochaine victoire.

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