“ Do boule ”, du stigmate social à stratégie de survie économique en Haïti

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À l’aube, dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, comme dans d’autres régions du pays, des silhouettes se dessinent déjà autour des chantiers. Pelles à la main, bassines sur la tête, ces hommes, et parfois ces jeunes à peine sortis de l’adolescence, incarnent une réalité devenue incontournable : celle des “do boule”. Longtemps perçu comme un refuge pour les laissés-pour-compte du système éducatif, ce travail physique s’impose aujourd’hui comme un levier de survie pour des catégories sociales de plus en plus larges.

Un métier à la croisée des précarités

Dans le langage populaire haïtien, le “do boule” désigne ces ouvriers non qualifiés qui exécutent les tâches les plus pénibles sur les espaces de construction d’immeubles : transporter du mortier, déplacer des blocs, ou encore charger et décharger des matériaux. Ni ingénieurs ni contremaîtres, ils sont pourtant indispensables au bon déroulement des travaux.

Autrefois associé à l’échec scolaire, ce métier était résumé dans une formule devenue presque proverbiale : « Si tu ne réussis pas à l’école, ou ka toujou fè do boule ». Une phrase lourde de stigmatisation, qui tend aujourd’hui à perdre de son sens face à la réalité économique du pays.

Quand la crise redéfinit les trajectoires

Dans un contexte marqué par l’instabilité et la flambée du coût de la vie, le travail de “do boule” attire désormais bien au-delà des profils traditionnellement marginalisés. Des employés sous-payés, des chômeurs qualifiés et même des étudiants s’y tournent ponctuellement.

Dans le cadre de ce travail, nous avons  découvert que certains jeunes inscrits à l’université, contraints de vivre loin de leurs familles, n’hésitent pas à consacrer quelques jours à ce travail pour subvenir à leurs besoins immédiats : logement, nourriture ou frais académiques. D’autres, encore au secondaire, témoignent avoir déjà expérimenté ce métier pour s’acheter des vêtements ou répondre à des urgences financières.

Ce phénomène illustre une mutation sociale profonde : le travail manuel, autrefois dévalorisé, devient une option pragmatique face à l’absence d’opportunités formelles.

Une rémunération qui défie certains emplois formels

Avec une rémunération pouvant atteindre 2 000 gourdes par jour, soit environ 15 dollars américains, voire davantage pour ceux ayant des notions de base en construction, le “do boule” peut, paradoxalement, offrir un revenu plus attractif que certains emplois salariés. Une situation qui interroge sur la structure du marché du travail en Haïti.

Alors que des postes formels peinent à garantir un salaire décent, ce travail informel, bien que physiquement éprouvant et dépourvu de protection sociale, devient une alternative économiquement viable.

Entre dignité et invisibilité

Si le “do boule” permet à beaucoup de tenir le coup, il reste néanmoins marqué par une invisibilité sociale. Peu reconnu, rarement encadré, ce métier expose ses pratiquants à des risques physiques importants, sans assurance ni garantie.

Pourtant, derrière chaque bassine de mortier transportée, il y a une histoire : celle d’un père de famille, d’un étudiant ambitieux ou d’un jeune en quête d’autonomie. Autant de trajectoires qui témoignent d’une résilience silencieuse.

Vers une nouvelle perception ?

À mesure que les lignes sociales se redessinent, le regard porté sur les “do boule” évolue. Ce qui était jadis un symbole d’échec tend à devenir celui du courage et de l’adaptation.

Dans une Haïti en quête de stabilité, ces travailleurs de l’ombre rappellent une vérité essentielle : lorsque les structures formelles vacillent, l’ingéniosité humaine trouve toujours des chemins pour survivre.

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