![]()
Chaque matin, bien avant que la ville ne s’anime complètement, elles sont déjà sur pied. Comme tant d’autres travailleuses du secteur informel, les marchandes d’œufs et de figues mûres prennent la route vers les marchés, les abords des écoles, les institutions publiques et privées, et même les églises. Sous le soleil brûlant ou sous une pluie imprévisible, elles installent leurs paniers, leurs plateaux ou leurs petites tables de fortune, prêtes à nourrir des centaines de familles.
Elles ne vendent pas seulement des œufs et des figues mûres. Pour augmenter leurs chances de gagner quelque chose, certaines ajoutent du pain, du manba, des cassaves ou même du maïs bouilli. Chaque produit devient une stratégie de survie. Chaque client est une opportunité. Mais dans un pays où le pouvoir d’achat est faible, rien n’est jamais garanti.
La vie n’est pas facile, et elles le disent sans détour. Selon leurs témoignages, une journée parfaite n’existe presque pas. Il y a des jours de chance, certes, mais aussi de longues journées de pertes, de fatigue et de découragement.
Marie, marchande depuis plus de huit ans, parle avec une voix lourde de résignation : ” C’est la galère parfois. Il y a des jours où je ne peux même pas vendre dix œufs dans toute la journée. Je rentre à la maison fatiguée, avec les mêmes œufs dans mon panier, et les enfants qui m’attendent. “
À cette difficulté s’ajoute la concurrence des œufs importés, principalement en provenance de Saint-Domingue. Ces œufs, souvent moins chers, dominent de plus en plus les marchés. ” On vend trois œufs importés à 100 gourdes, alors que l’œuf local coûte 75 gourdes l’unité “, expliquent plusieurs marchandes. Une différence de prix qui pèse lourdement sur les décisions des clients.
Cette réalité crée un dilemme douloureux entre le prix et la qualité, entre l’économie immédiate et la santé à long terme. Beaucoup de parents savent que l’œuf local est souvent plus frais, plus naturel, parfois perçu comme plus sain. Mais face à la crise économique, le choix devient une question de survie.
Taïna, mère d’un enfant scolarisé dans un établissement à Léogâne, témoigne : ” Le matin, je mets des œufs dans la boîte de mon enfant, mais malheureusement je suis obligée d’acheter l’œuf étranger. Pas pour la santé de mon enfant, mais parce que c’est moins cher “, dit-elle avec un sourire amer, mélange de résignation et de tristesse.
D’autres parents expliquent qu’ils sont parfois contraints de ne mettre qu’un seul œuf dans la boîte de leurs enfants, au prix de 75 gourdes, simplement pour préserver un minimum de qualité nutritionnelle.
” On gère la santé de nos enfants comme on peut “, confie une mère. ” Ce n’est pas par choix, c’est par obligation. “
Derrière ces paniers d’œufs et ces figues mûres se cache une réalité plus profonde : celle de femmes qui portent, souvent seules, le poids économique de leurs foyers. Beaucoup sont mères célibataires, veuves ou responsables de familles élargies. Leur petit commerce représente la seule source de revenus du foyer. Chaque gourde gagnée est immédiatement redistribuée : nourriture, école, transport, soins de santé. Pourtant, malgré leur rôle essentiel dans la sécurité alimentaire quotidienne, ces femmes restent largement invisibles dans les politiques publiques.
L’État haïtien, dans cette dynamique, apparaît absent. Aucun mécanisme réel de soutien, de subvention ou de protection sociale ne leur est offert. Elles ne bénéficient ni de crédits adaptés, ni de formation, ni d’accès facilité aux marchés.
Quant au ministère de l’Agriculture, son rôle est également interrogé. Dans un pays où la production locale devrait être protégée et valorisée, l’afflux massif de produits importés, notamment les œufs, fragilise les producteurs locaux et, par rebondissement, les marchandes qui tentent de vendre ces produits nationaux.
L’absence de politiques claires de soutien à l’agriculture locale, de régulation des importations et de promotion des produits haïtiens laisse ces femmes livrées à elles-mêmes, coincées entre la cherté des produits locaux et la pression du marché étranger. Ce manque de vision structurelle ne fait qu’accentuer les inégalités et perpétuer la précarité. Car lorsque la marchande ne vend pas, c’est toute une famille qui souffre. Et lorsque la famille souffre, c’est la société entière qui vacille.
Pourtant, malgré les difficultés, elles continuent. Chaque matin, elles reprennent leurs paniers, leurs plateaux, leur courage et leur dignité. Elles marchent dans les rues poussiéreuses, s’installent sous les arbres, devant les écoles, près des églises, et recommencent. Leur persévérance est une forme de résistance silencieuse.
Dans chaque œuf vendu, dans chaque figue mûre tendue à un client, il y a bien plus qu’un simple échange commercial. Il y a une mère qui lutte, une femme qui espère, une famille qui survit. Et tant que ces femmes continueront à se lever avant l’aube, à défier la misère avec un panier à la main et une foi tenace dans le lendemain, Haïti continuera, elle aussi, à tenir debout fragile, certes, mais vivante, portée par ces héroïnes du quotidien que l’on croise sans toujours les voir.
About The Author
En savoir plus sur Top Média Haïti
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

