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L’année 2026 marquera dix ans depuis l’organisation des dernières élections générales en Haïti. Les scrutins de 2016 avaient permis l’élection du dernier président constitutionnellement élu et la mise en place d’un Parlement fonctionnel, composé de la Chambre des Députés et du Sénat.
Cependant, en raison des crises répétées au sein de l’Assemblée nationale, aucune loi électorale n’a pu être adoptée afin de renouveler le personnel politique. Cette situation a conduit à la caducité du Parlement en 2019, ouvrant la voie à un long vide institutionnel.
Avec la mise en place d’un nouveau Conseil Électoral Provisoire, sous l’administration du Conseil Présidentiel de Transition, les autorités annoncent désormais la tenue éventuelle d’élections le 30 août 2026, soit exactement dix ans après les dernières joutes électorales.
Le dernier président constitutionnellement élu, feu Jovenel Moïse, avait pourtant la responsabilité d’éviter ce vide institutionnel. Assurer la bonne marche des institutions faisait partie intégrante de ses attributions constitutionnelles.
Selon l’article 136 de la Constitution de 1987, le président de la République, chef de l’État, « veille au respect et à l’exécution de la Constitution et à la stabilité des institutions. Il assure le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ».
Si le chef de l’État avait pris les dispositions nécessaires pour organiser les élections avant l’expiration des mandats parlementaires, au lieu d’attendre le deuxième lundi du mois de janvier pour constater la caducité du Parlement, aucun des trois pouvoirs de l’État, exécutif, législatif et judiciaire, ne se serait retrouvé sans représentants élus.
Une concertation avec les deux branches de l’Assemblée nationale aurait pu faciliter une alternance démocratique, permettant le remplacement progressif des élus arrivant en fin de mandat.
À l’époque, la quasi-totalité des acteurs politiques évoquaient la nécessité de rompre avec « le système ». Ce discours revenait de manière récurrente dans l’espace public.
Or, comme le rappellent Michel Crozier et Erhard Friedberg, « l’acteur n’existe pas en dehors du système qui définit la liberté qui est la sienne et la rationalité qu’il peut utiliser dans son action. Mais le système n’existe que par l’acteur qui seul peut le porter, lui donner vie et le transformer ».
Dans la même logique, Michel Crozier souligne que, dans une gouvernance moderne, la décision ne peut être l’apanage d’un individu ou d’un groupe. Elle doit résulter d’une négociation permanente entre les acteurs sociaux, engagés dans un vaste jeu collectif.
Dès lors, une question centrale se pose : faut il organiser les élections ou prioriser le rétablissement de l’ordre public ?
D’un point de vue rationnel, compte tenu du marasme actuel, aucune élection crédible ne peut être organisée tant que persiste une insécurité chronique sans précédent.
Pour le politologue Sauveur Pierre Étienne, « la lutte contre l’insécurité est la priorité des priorités ».
Depuis janvier 2025, plus de 3000 personnes ont perdu la vie et près de 1,4 million d’autres ont été contraintes de fuir leur domicile. Face à ce constat, le politologue estime qu’aucun projet politique ne peut être viable sans un rétablissement effectif de l’ordre public.
Il plaide ainsi pour que la sécurité soit placée au cœur de toute stratégie de refondation nationale.
Pourtant, dans ce contexte, le 1er décembre 2025, lors d’un Conseil des ministres, le président du Conseil Présidentiel de Transition, Laurent Saint Cyr, a salué l’adoption du projet de décret électoral. Une avancée institutionnelle qui contraste toutefois avec l’incapacité du CPT à remplir l’une de ses missions essentielles prévues par l’accord du 4 avril 2024, à savoir le rétablissement de la sécurité.
L’Organisation des États Américains, un acteur clé
L’Organisation des États Américains est la plus ancienne organisation régionale au monde. Elle a été créée le 30 avril 1948 par la Charte de Bogotá, dans la continuité de l’Union internationale des Républiques américaines fondée en 1890.
Initialement composée de 21 États, l’OEA ambitionne de regrouper les 35 pays du continent américain. Toutefois, le contexte géopolitique actuel remet en question cette universalité. Le Canada et plusieurs États des Caraïbes ont rejoint l’organisation au début des années 1990.
L’OEA constitue un forum politique majeur de dialogue et de décision sur les questions liées à la démocratie, à la sécurité, au développement, au maintien de la paix et à la prévention des conflits. Ses langues officielles sont l’anglais, le français, le portugais et l’espagnol.
Haïti et l’OEA, une relation sous le prisme des intérêts
Le 29 juillet 2025, le Secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, a ouvert la première réunion du Groupe des amis d’Haïti. Cette initiative s’inscrit dans le mandat confié en juin 2025 par l’Assemblée générale de l’organisation, visant l’élaboration d’une feuille de route pour faire face à la crise haïtienne.
Ce groupe se veut une plateforme informelle de partage d’informations et de coordination des efforts internationaux. En favorisant le dialogue entre les différents acteurs, le Secrétaire général cherche à améliorer la cohérence des interventions face à l’urgence de la situation.
La célèbre citation de l’ancien président français Charles de Gaulle résonne alors avec acuité : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ».
Le Groupe des amis d’Haïti agit avant tout en fonction des intérêts stratégiques de ses membres, une réalité qui éclaire les dynamiques à l’œuvre autour du dossier haïtien.
Une semaine après sa visite en Haïti, le 3 décembre dernier, Albert Ramdin a ainsi appelé à « une solution consensuelle, efficace et dotée d’un mandat clair ».
Le décret électoral, un pas politique sous pression internationale
Dans un communiqué publié le 2 décembre, le Département d’État américain, par la voix de son porte parole adjoint Thomas Pigott, a annoncé l’approbation du décret électoral haïtien par le Conseil Présidentiel de Transition.
Selon Washington, cette décision constitue une étape importante vers la stabilisation de la gouvernance et de la sécurité. Depuis près de dix ans, la population haïtienne attend l’émergence de dirigeants issus d’élections démocratiques.
Thomas Pigott a exhorté les acteurs politiques, la société civile et la communauté internationale à soutenir la stabilité politique du pays.
Les États Unis attendaient également la conférence du 9 décembre à New York, destinée à mobiliser des contributions en faveur de la force de répression des gangs, une initiative jugée essentielle pour renforcer la sécurité et mettre fin à la violence armée.
Entre les projets de déploiement de forces étrangères, les débats sur l’après CPT après le 7 février 2026 et les prises de distance publiques d’anciens responsables politiques, la situation demeure confuse.
L’ancien ministre de l’intérieur français Charles Victor Pasqua résumait ce type de contexte par une formule célèbre : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien ».
Dès lors, une question demeure centrale : le Conseil Présidentiel de Transition parviendra-t-il à rétablir la sécurité afin de créer un climat propice à l’organisation d’élections crédibles en Haïti ?
BIBLIOGRAPHIE
Boudon, R. & Bourricaud, F. (1990). Dictionnaire critique de la sociologie. Paris, France, Éditions PUF.
Crozier, M. & Friedberg, E. (1977). L’acteur et le système. Paris, France, Éditions du Seuil.
(s.n.). L’accord du 4 avril 2024. (s.l.). (s.m.é.).
Constitution de 1987 amendée. Document PDF, consulté le jeudi 11 décembre 2025.
AlterPresse. Haïti, crise : l’OEA prône une solution consensuelle à l’approche du 7 février 2026, consulté le jeudi 11 décembre 2025.
France OEA. Présentation de l’OEA, consulté le jeudi 11 décembre 2025.
Le Monde. À Haïti, des élections législatives et présidentielles auront lieu en août 2026, annonce les autorités de transition, consulté le jeudi 11 décembre 2025.
France OEA. Réunion du Groupe des amis d’Haïti à l’OEA (29 juillet 2025), consulté le vendredi 12 décembre 2025.
SRATE. Le Conseil des ministres approuve le décret électoral du 1er décembre 2025, consulté le vendredi 12 décembre 2025.
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