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Dans les rues d’Haïti, ils sont nombreux, sacs à la main ou paniers sur la tête, à vendre de l’eau, des fruits, des biscuits, des vêtements… En apparence, ce sont de simples marchands ambulants. Mais derrière ces visages se cachent souvent des diplômés universitaires, des mères, des pères, des jeunes talents, contraints de marcher pour vendre, car ne pas le faire reviendrait à s’enfoncer dans une misère encore plus profonde.
Depuis plusieurs années, la situation socio-économique d’Haïti ne cesse de se détériorer. L’insécurité atteint des sommets, les institutions peinent à fonctionner, et les opportunités formelles d’emploi sont presque inexistantes. Face à cette réalité, le commerce informel devient pour beaucoup une planche de salut.
Une réalité qui touche tout le monde, même les diplômés
Ce commerce ambulant n’est pas réservé aux personnes sans instruction. Beaucoup de jeunes diplômés, après des années d’études, se retrouvent dans la même situation. Sans emploi, sans soutien de l’État, ils finissent par vendre ce qu’ils peuvent, en se promenant, pour subvenir à leurs besoins. ” J’ai terminé mes études en secrétariat il y a trois ans, mais je n’ai jamais trouvé de travail stable. Aujourd’hui, je vends des friandises dans la rue. Ce n’est pas ce que j’avais imaginé pour moi, mais c’est ce qui me permet de manger, d’aider ma mère et de rester digne “, explique Daniella, 27 ans, rencontrée dans un marché.
Qu’il s’agisse de fruits, de vêtements usagés, de boissons ou même de petits articles de première nécessité, les vendeurs ambulants sillonnent les rues, sacs à la main, paniers sur la tête ou petits étals de fortune. À une époque où la misère s’approfondit, où les coups de feu ponctuent le quotidien, et où les espoirs d’un avenir meilleur semblent toujours plus lointains, une réalité s’impose dans les rues haïtiennes : vendre en marchant est devenu non seulement une stratégie de survie, mais aussi un acte de courage et de dignité.
Plusieurs personnes en témoignent. ” J’ai une licence en gestion des affaires, mais ça ne me nourrit pas », confie Jean Robert, 32 ans, qui vend des accessoires téléphoniques en marchant dans les rues. ” Si je reste à la maison à attendre un emploi formel, je mourrai de faim. Marcher pour vendre, c’est ma manière de rester en vie.” Pour Marie-Lourde, la situation n’est pas différente. “J’ai trois enfants à nourrir, je ne peux pas rester à attendre un emploi qui n’existe pas », confie la vendeuse de biscuits qui marche plusieurs kilomètres chaque jour. ” Je vends en marchant parce que rester immobile, c’est mourir de faim. “
Le regard des autres, un poids de plus à porter
Pour beaucoup, le plus difficile n’est pas de vendre. C’est le regard des autres. Les moqueries, les jugements, les remarques humiliantes sont fréquents. Certaines personnes associent encore le commerce ambulant à un échec personnel, à une perte de valeur sociale. Ils y voient du désordre, de l’illégalité ou encore une atteinte à l’image du pays. Pourtant, ces préjugés sont en total décalage avec la réalité du pays. Mais cette perception oublie une donnée essentielle : comment demander à une population de respecter des normes économiques idéales dans un environnement aussi chaotique ? ” On me juge parce que je vends du pain sur les trottoirs, mais personne ne sait que j’ai un diplôme en Sciences Infirmières, raconte Nadège, 28 ans. ” J’ai attendu deux ans pour trouver un emploi. J’ai fini par comprendre que rester à la maison ne nourrit personne. ”
L’un des vendeurs a avoué avec désolation qu’il est diplômé en sciences économiques, mais aujourd’hui la vie lui contraint de vendre des chaussettes et des jus glacés dans les rues de Léogâne. Pendant que certains le voient comme une humiliation, pour lui c’est une manière honnête de rester debout dans un pays qui s’effondre. Dans une société où l’État est absent et où les conditions de vie se dégradent jour après jour, juger quelqu’un qui se bat pour survivre est une forme d’injustice.
Ce regard social, parfois moqueur ou condescendant, freine d’autres personnes qui, bien qu’en grande détresse, hésitent à franchir le pas. La peur du ridicule, la honte d’être reconnu par un ancien camarade d’université ou un voisin, pousse certains à choisir l’inaction, alors même qu’ils n’ont plus de quoi survivre.
Les critiques, souvent déconnectées de la réalité du terrain, oublient que derrière chaque vendeur ambulant se cache une histoire. Une ambition brisée, un rêve reporté, un besoin urgent de manger ou de nourrir une famille. Quand l’État est absent et les opportunités rares, chacun invente sa propre stratégie de résistance.
Aujourd’hui, même ceux qui ont passé des années sur les bancs de l’université doivent troquer leurs diplômes contre un sac de marchandises. Ce n’est ni un choix, ni une honte. C’est une réponse à l’urgence. ” Faire du commerce en se promenant, c’est peut-être mal vu, mais c’est mieux que voler ou mendier “, souligne Roselande, diplômée en gestion, qui vend des poissons tous les matins. ” C’est un soulagement. Une façon de garder sa dignité dans un pays où tout s’écroule. “
Face à cela, marcher pour vendre devient une forme de résistance. Une réponse humaine à une situation inhumaine. Ce n’est pas un crime, ni un échec personnel. C’est une adaptation. Une manière pour des milliers de citoyens, instruits ou non, de préserver leur dignité et celle de leur famille.
Pendant que les gangs contrôlent des quartiers entiers, que les prix explosent et que les espoirs d’une vie stable diminuent, ces vendeurs ambulants continuent de marcher, non pas par plaisir, mais par nécessité. Leur simple présence dans la rue est un acte de courage.
Pourtant, vendre en marchant n’est pas un échec, c’est une preuve de résilience. C’est faire preuve de courage dans un contexte où l’inaction peut être fatale. C’est refuser de tendre la main pour mendier, c’est préserver une forme de dignité dans un pays où l’État ne joue plus son rôle protecteur.
Certes, une organisation urbaine plus structurée serait souhaitable. Mais pour qu’un vrai changement soit possible, il faut d’abord comprendre que ces vendeurs sont les témoins vivants d’un pays en détresse, et qu’au lieu de les condamner, il faudrait leur offrir des alternatives viables.
En attendant, vendre en marchant n’est pas un caprice, c’est un acte de résistance. C’est le moyen par lequel des milliers d’Haïtiens refusent de sombrer.
Il est temps de changer de regard. Il est temps de comprendre que le commerce ambulant, loin d’être un mal , est aujourd’hui l’un des rares refuges accessibles dans un pays où les repères s’effondrent. Ce n’est pas une honte de vendre dans la rue ; c’est une honte nationale de ne pas offrir mieux à ceux qui y sont contraints.
Alors, au lieu de juger, peut-être devrions-nous les regarder comme les symboles vivants d’un peuple qui refuse d’abandonner. Car en Haïti aujourd’hui, vendre en marchant n’est pas un échec. Ceux qui le pratiquent ne méritent pas le mépris, mais le respect. Dans un pays où tout s’écroule, marcher pour vendre, c’est aussi marcher pour vivre.C’est une victoire quotidienne sur le désespoir.
À ceux qui hésitent, paralysés par la peur du regard des autres : rappelez-vous que personne ne nourrit vos enfants à votre place. Ce que vous faites pour survivre avec honnêteté mérite le respect, pas la honte. Le jugement des autres ne paiera ni le loyer, ni le repas du soir. Mieux vaut vendre quelque chose dans la rue que de sombrer dans la misère silencieuse. Il faut oser. Car dans ce pays brisé, chaque petit geste pour survivre est un acte de force.
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