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Une époque révolue : l’âge d’or des « agronomes de bureau »
Pendant de nombreuses années, les jeunes diplômés en agronomie en Haïti avaient deux portes principales d’insertion : l’État haïtien et les ONG internationales. À travers des projets agricoles financés par la coopération internationale, ou grâce à des nominations dans les Directions départementales du Ministère de l’Agriculture, beaucoup d’agronomes trouvaient leur place sans trop de difficulté. Cette époque donnait naissance à l’expression bien connue dans le milieu : « agronome de bureau ».
Ce terme, à la fois moqueur et révélateur, désignait ces professionnels souvent affectés à des postes administratifs, rarement présents sur le terrain, mais bénéficiant de conditions de travail stables. Certains passaient des années à attendre une nomination formelle ou à naviguer d’un contrat de projet à un autre, sans jamais véritablement exercer le cœur du métier : encadrer les producteurs, planifier, produire.
Une insécurité galopante, un système qui s’effondre
Avec l’aggravation de l’insécurité, depuis 2018, la situation s’est profondément transformée. Les ONG se sont retirées ou ont limité leurs interventions. L’État, affaibli et impuissant, peine à offrir des perspectives. Les projets agricoles structurants se font rares. Les postes stables deviennent exceptionnels. Pour les jeunes agronomes fraîchement diplômés, la réalité est brutale : il n’y a plus d’attente confortable. Plus de fauteuils de bureau. Plus de terrain sécurisé.
Cette génération post-crise, souvent brillante et motivée, se retrouve coincée entre le rêve et la désillusion. Faute d’opportunités, elle tente de se tourner vers l’entrepreneuriat agricole. Petits élevages de poules, production de semences locales, pépinières artisanales… les initiatives se multiplient, mais restent limitées par le manque de moyens, de sécurité et d’encadrement.
L’émergence d’un entrepreneuriat contraint, fragile mais porteur
Contrairement aux « agronomes de bureau » d’hier, les jeunes d’aujourd’hui sont dans l’action. Mais cette action est souvent poussée par la nécessité, plus que par une stratégie nationale ou un accompagnement. Ils bricolent des solutions, empruntent, testent des idées avec très peu de soutien. Ce sont des micro-projets, souvent informels, qui témoignent d’une résilience admirable.
Cependant, sans formation continue, sans subventions agricoles, sans stabilité, cet entrepreneuriat reste fragile. Beaucoup abandonnent ou stagnent. Et pourtant, c’est cette jeunesse-là qui porte aujourd’hui ce qui reste du rêve de relancer l’agriculture haïtienne.
Ce basculement, de l’attente d’un poste à l’urgence de produire, redéfinit la place de l’agronome dans la société. Ce n’est plus un fonctionnaire, mais un acteur de terrain, un entrepreneur, parfois un militant.
Toutefois, la mutation des jeunes agronomes haïtiens, contraints de passer du confort espéré au combat quotidien, illustre la transformation du pays. Ils incarnent une nouvelle génération confrontée à l’abandon des institutions, mais animée par un instinct de survie et une foi dans la terre. À défaut d’un système qui les soutienne, ils inventent des voies alternatives. Encore faut-il que la société les écoute, les renforce et leur donne les moyens de bâtir l’agriculture de demain.
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