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À l’ère du numérique, les relations humaines s’étendent bien au-delà des cercles habituels. Sur les réseaux sociaux, dans les commentaires, les messages privés ou même les réponses aux stories, certains prennent un plaisir presque poétique à écrire à des inconnus avec des mots tendres, affectifs, voire intimes. Une manière d’exister, d’aimer, ou simplement de réchauffer un monde de plus en plus froid.
“Bb, ou byen dòmi?”, “Doudou mwen, ou bèl jodi a”, “Chéri, ou fè kè mwen bat pi vit”… “Ma belle”, “Mon roi”, “Ti chouchou”, “Courage à toi”, “Tu es lumière”… Derrière ces mots, aucun lien formel, pas de relation construite, pas de connaissance réelle. Juste l’envie, parfois l’élan spontané, d’offrir une douceur verbale à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Des mots gratuits, mais pas dénués de sens. En 2025, ces expressions ne sont plus réservées aux couples établis. Elles circulent librement dans les discussions en ligne, souvent échangées entre parfaits inconnus, comme un baume affectif dans un pays marqué par une insécurité sociale, l’exode, et une quête permanente de réconfort.
Un refuge dans les mots
Dans un contexte social et politique tendu, où les déplacements sont parfois risqués et les rencontres physiques incertaines, la parole douce devient un outil de rapprochement. Sur les plateformes, les Haïtiens réinventent la tendresse : les mots affectifs s’échangent rapidement, sans formalité, dès les premiers échanges. “J’ai tout simplement commenté un statut, du coup il m’appelle déjà “doudou” », raconte avec un sourire Michelda, 24 ans, étudiante en communication. ” Ce n’est pas de l’amour, mais les hommes sont très affectueux de nos jours” conclut la jeune femme au sourire radieux.
Écrire pour soigner, écrire pour relier
Pour de nombreux jeunes, notamment sur TikTok, WhatsApp, Facebook ou Instagram, ces expressions affectueuses sont devenues “un code de langage”. Il ne s’agit pas toujours de flirt ou de séduction. Parfois, c’est juste un moyen de briser la solitude, de transmettre une énergie positive, de créer un moment d’humanité dans le brouhaha du quotidien. « Je ne connaissais pas cette fille, mais j’ai vu qu’elle avait l’air triste. Je lui ai écrit Prends soin de ton cœur. Elle m’a répondu avec un smiley. Et c’est tout. Mais ça m’a fait du bien à moi aussi », confie Kens, 22 ans, étudiant.
Ce langage sentimental est devenu un code implicite, parfois ludique, souvent stratégique. Dans certaines zones urbaines, notamment à Port-au-Prince, Cap-Haïtien, dans le Grand Sud ou même à l’étranger au sein de la diaspora, les termes comme “bb”, “ti cheri”, “love”, “moun kè m” foisonnent, flirtant avec les limites du sérieux et de la légèreté. « C’est une sorte de politesse », croit Widner père de famille. « Dans une époque marquée par l’isolement émotionnel, ces mots compensent une absence : celle du contact humain réel. C’est affectueux, mais aussi éphémère, presque jetable. » ajoute t-il.
Entre sincérité et stratégie
Dans un monde où les repères affectifs traditionnels (famille, couple, voisinage) sont parfois effrités, le numérique devient un nouveau théâtre de l’expression des émotions. On y distribue des mots doux comme on offrirait un regard ou une main tendue dans la rue. Derrière chaque “bébé d’amour” peut se cacher une intention romantique, un besoin d’attention, ou parfois, une tentative de manipulation. Certains y voient un moyen rapide de séduire ou de rassurer. D’autres, un automatisme vidé de son sens.
Mais cette bienveillance verbale n’est pas toujours bien reçue. Certaines personnes y voient une intrusion, une fausse gentillesse, voire une manipulation. D’autres l’accueillent avec gratitude, comme un baume inattendu. « Le plus souvent, ce sont ceux qui ne te connaissent pas qui ne cessent de t’envahir avec ces mots affectifs. C’est banales, ça m’énerve à chaque fois et je pense que c’est un manque d’éducation également ” lâche Thamar jeune femme ayant déjà rencontré ces genres de cas.
Une nouvelle intimité haïtienne
Ce phénomène révèle un changement de paradigme : l’intimité n’est plus seulement physique, elle est aussi linguistique et numérique. L’affection passe par le clavier, les emojis et les petits surnoms universels. Et même si certains s’en moquent, d’autres y voient un langage d’amour postmoderne, adapté aux réalités fragmentées du pays. Dans un pays comme Haïti, où l’insécurité, la précarité et les traumatismes collectifs laissent peu de place aux moments de tendresse, ces messages peuvent devenir des vagues de chaleur. Écrire à un inconnu avec des mots affectifs, c’est refuser l’indifférence, c’est résister à la brutalité ambiante. C’est peut-être, aussi, une façon de se raccrocher à quelque chose de profondément humain
En Haïti en 2025, dire “chéri, bb, mon cœur etc…”ne signifie plus forcément aimer. Mais cela dit beaucoup du besoin d’être vu, entendu, et surtout, aimé ne serait-ce que pour quelques secondes, à travers un écran.
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