Une récente déclaration de DJ K9, lors de l’émission « De tout et de rien », qu’il anime avec Carel Pèdre, a suscité de nombreuses réactions au sein de la communauté haïtienne sur les réseaux sociaux. Au cours de l’émission, l’animateur a clairement affirmé qu’il ne se voyait pas envoyer un « Lion », un cadeau virtuel dont la valeur peut atteindre environ 500 dollars américains, à une personne qu’il ne connaît pas. Une position qui lui a valu des critiques et des moqueries de la part de plusieurs utilisateurs de TikTok.
Une déclaration qui provoque la polémique
Depuis la diffusion de cette séquence, une partie de la communauté TikTok s’en prend ouvertement à DJ K9, estimant qu’il n’aurait pas dû tenir de tels propos. Pourtant, derrière cette polémique se trouve une question plus large : pourquoi le refus d’envoyer un cadeau virtuel de grande valeur peut-il provoquer autant de réactions ?
Selon plusieurs commentaires des internautes, DJ K9 a simplement exprimé son refus de dépenser une somme importante pour envoyer un cadeau virtuel à une personne qu’il ne connaît pas. Ce choix relève de sa liberté et de ses préférences personnelles. Le désaccord avec cette position ne devrait donc pas, en soi, conduire aux attaques ou aux moqueries.
Mais cette controverse permet surtout de s’interroger sur certaines pratiques qui se développent autour de la monétisation sur TikTok.
Le problème n’est pas de créer du contenu
Il serait toutefois réducteur de présenter les TikTokeurs comme de simples personnes qui sollicitent de l’argent sans produire de contenu. Beaucoup créent réellement du contenu, développent leur créativité, divertissent leur audience et utilisent TikTok comme une activité génératrice de revenus.
Recevoir des cadeaux virtuels en partageant un contenu intéressant en direct avec le public n’a rien d’anormal. Même dans les vidéos préenregistrées, la création de contenu peut rester une activité professionnelle, et le soutien financier d’une audience peut constituer une forme de rémunération.
Le problème apparaît lorsque la création de contenu devient secondaire et que l’objectif principal semble être de provoquer des réactions suffisamment fortes pour encourager les spectateurs à envoyer des cadeaux.
Il faut donc distinguer trois réalités : la monétisation légitime d’un contenu, la production de contenus essentiellement destinés à attirer l’attention et, dans certains cas, l’utilisation délibérée des émotions du public pour générer des revenus.
Quand la polémique devient un outil de monétisation
Sur TikTok, certains créateurs semblent avoir compris que la polémique attire l’attention. Une dispute, un conflit ou une rupture entre deux personnes peut rapidement devenir un spectacle suivi par des milliers d’utilisateurs.
Deux TikTokeurs qui étaient présentés comme amis peuvent, par exemple, donner l’impression qu’ils ne se parlent plus. Des accusations peuvent être lancées, des vidéos peuvent être publiées pour raconter leur version des faits et une polémique peut progressivement prendre de l’ampleur.
Puis, lorsque l’attention du public est suffisamment importante, les protagonistes peuvent réapparaître ensemble, mettant fin au conflit ou révélant une réconciliation.
Lorsque de telles situations sont mises en scène ou volontairement amplifiées pour attirer l’attention, une question se pose : s’agissait-il réellement d’un conflit ou d’une stratégie destinée à créer de l’engagement ?
Jouer sur les émotions du public
Ce type de mécanisme peut fonctionner parce qu’il repose largement sur les émotions. La colère, la compassion, la curiosité, la jalousie, la surprise ou le sentiment d’injustice peuvent pousser les internautes à commenter, partager, rejoindre un direct ou prendre parti.
Plus le public réagit, plus le contenu gagne en visibilité. Et plus la visibilité augmente, plus les créateurs peuvent attirer de spectateurs sur leurs directs, où les cadeaux virtuels peuvent ensuite devenir une source de revenus.
L’émotion du public devient ainsi une véritable ressource économique.
Le problème n’est donc pas nécessairement le cadeau lui-même. Il réside davantage dans la manière dont certains créateurs peuvent chercher à provoquer ou à amplifier artificiellement une émotion afin de transformer l’attention du public en revenus.
De l’assiette tendue à l’écran du téléphone
Une autre réalité à analyser. Pendant longtemps, la mendicité avait un visage facilement identifiable. Une personne pouvait se placer devant une église, sur une place publique ou dans un espace fréquenté, tendre la main ou déposer une assiette devant elle et demander quelques pièces ou quelques billets aux passants.
Aujourd’hui, la demande peut passer par un écran de téléphone, un direct TikTok et une communauté virtuelle. La personne ne tend plus nécessairement une assiette dans la rue. Elle peut chercher à obtenir des cadeaux virtuels auprès d’une audience connectée.
Mais il faut faire une distinction importante : recevoir un cadeau dans un direct n’est pas automatiquement de la mendicité.
La comparaison devient pertinente lorsque la sollicitation de cadeaux devient l’objectif principal et que le contenu sert essentiellement de prétexte pour obtenir de l’argent ou des cadeaux du public.
La « mendicité numérique » comme nouvelle interrogation
C’est dans ce contexte que l’expression « mendicité numérique » mérite d’être discutée.
Elle ne signifie pas que tout créateur qui reçoit un « Lion » ou un autre cadeau virtuel est un mendiant. Elle renvoie plutôt à une pratique dans laquelle la sollicitation financière devient centrale, parfois au détriment de la qualité ou de l’utilité du contenu proposé.
Le phénomène peut prendre différentes formes : appels répétés aux cadeaux, défis construits autour de la valeur des dons ( matchs) , conflits destinés à attirer les spectateurs ou encore mises en scène destinées à susciter la compassion et pousser le public à réagir.
La technologie n’a donc pas nécessairement créé la logique de la sollicitation. Elle lui a donné un nouvel espace, de nouveaux outils et une audience potentiellement beaucoup plus importante.
Quand la polémique devient rentable
Par ailleurs, le mécanisme peut devenir particulièrement efficace lorsque la polémique elle-même devient un produit.
Une déclaration controversée provoque des réactions. Les réactions entraînent de nouvelles vidéos. Les vidéos attirent davantage de spectateurs. Les spectateurs rejoignent les directs. Les directs peuvent générer davantage de cadeaux.
Le cycle peut alors se répéter.
Dans ce modèle, il n’est même plus nécessaire que le conflit soit réellement important. Il suffit qu’il soit suffisamment crédible pour retenir l’attention du public manipulé.
La polémique devient alors un contenu, l’émotion devient une ressource et l’attention devient une monnaie.
Quand le contenu devient un simple prétexte
Cette évolution pose aussi une question sur la valeur du contenu proposé.
Un créateur peut parfaitement choisir de produire du divertissement léger, de l’humour, des défis ou des contenus qui ne prétendent pas avoir une portée éducative. Tout contenu n’a pas besoin d’être sérieux ou informatif pour avoir une valeur.
Mais lorsque le contenu est construit presque exclusivement autour de la provocation, de faux conflits, de mises en scène ou de situations destinées à susciter la compassion et à provoquer l’envoi de cadeaux, sa finalité peut devenir différente.
Le contenu n’est alors plus nécessairement la finalité. Il peut devenir le moyen d’attirer une audience, de provoquer des réactions et, au bout du processus, de générer des revenus.
C’est cette évolution qui mérite d’être interrogée.
La mendicité change-t-elle de forme ?
La mendicité n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui change, c’est peut-être son environnement et son mode d’expression.
Hier, une personne pouvait tendre une assiette dans la rue. Aujourd’hui, une sollicitation peut apparaître sur l’écran d’un téléphone. Hier, quelques passants pouvaient être sollicités. Aujourd’hui, une audience virtuelle peut être composée de centaines ou de milliers de personnes.
Mais il serait injuste de mettre tous les créateurs dans le même panier.
Le véritable débat concerne plutôt les pratiques qui consistent à fabriquer ou amplifier des situations, à jouer sur les émotions du public et à produire des contenus sans véritable valeur ajoutée principalement pour obtenir des réactions et des cadeaux.
La polémique autour de DJ K9 devrait donc dépasser la question de savoir s’il avait raison ou tort de refuser d’envoyer un « Lion ». Elle offre surtout l’occasion d’interroger l’évolution des modèles économiques sur TikTok et la manière dont certains créateurs peuvent transformer l’attention du public en revenus.
À l’ère des réseaux sociaux, une question mérite finalement d’être posée : où s’arrête la monétisation légitime de la création de contenu et où commence l’exploitation des émotions du public à des fins financières, économiques et même politiques ?
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Commentaires (1)
Jameson OCCEAN
12/08/2026Que pensez-vous de cette affaire ?