Depuis plus de trois décennies, l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) est ravagé par une succession de conflits qui ont causé plusieurs millions de morts et déplacé des millions de personnes. Dans cet espace marqué par les guerres du Congo, la prolifération des groupes armés, les tensions communautaires et les rivalités entre Kinshasa et Kigali, l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 Mars (AFC/M23) s’est imposée comme l’un des principaux acteurs militaires de la crise actuelle. Derrière la progression de ses forces se trouvent des enjeux qui dépassent largement le champ de bataille : contrôle des territoires, sécurité des frontières, rivalités régionales et accès aux ressources minières.

 

Un conflit dont les racines remontent aux années 1990

 

Pour comprendre la guerre actuelle, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, jusqu’aux bouleversements qui ont suivi le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Après le génocide, plus d’un million de Rwandais ont fui vers les pays voisins, notamment vers l’ancien Zaïre, aujourd’hui République Démocratique du Congo. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) recensait à la fin de 1994 plus de 1,25 million de réfugiés rwandais au Zaïre, principalement installés dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. 

 

Parmi les personnes arrivées dans l’Est congolais se trouvaient également des éléments armés liés à l’ancien régime rwandais et aux réseaux responsables du génocide. La présence de ces groupes, puis celle des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), est progressivement devenue l’un des principaux sujets de tension entre les deux pays.

 

Cette situation contribue directement à l’éclatement de la première guerre du Congo en 1996, puis de la deuxième guerre du Congo entre 1998 et 2003. Ces conflits impliquent plusieurs États africains et une multitude de mouvements armés et font de l'Est de la RDC l'un des principaux théâtres de confrontation de l'Afrique centrale. Les accords de paix qui suivent permettent de mettre officiellement fin à certaines phases de la guerre et conduisent à la création de nouvelles institutions politiques et sécuritaires, mais ils ne règlent pas les causes profondes de l'instabilité. Dans les Kivu, la faiblesse de l'État, les rivalités communautaires, la circulation des armes, les conflits fonciers et la présence persistante de groupes armés continuent de nourrir une violence chronique.

 

2009 : l’accord qui donnera son nom au M23

 

L’histoire du M23 est directement liée à celle du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), une ancienne rébellion principalement active dans le Nord-Kivu. Le 23 mars 2009, le gouvernement congolais et le CNDP signent un accord de paix prévoyant notamment l’intégration de ses combattants dans les institutions de l’État congolais ainsi que la transformation du mouvement en formation politique. Cet accord devait permettre de tourner la page de plusieurs années de rébellion dans l’Est du pays.

 

Trois ans plus tard, cependant, une partie des anciens combattants du CNDP intégrés aux Forces Armées de la RDC (FARDC) se mutine, estimant que les engagements pris en 2009 n’ont pas été correctement appliqués. C’est dans ce contexte qu’apparaît le Mouvement du 23 Mars, dont le nom fait directement référence à la date de l’accord de paix.

 

La nouvelle rébellion progresse rapidement et devient suffisamment puissante pour menacer les principales villes du Nord-Kivu. En novembre 2012, le M23 prend notamment le contrôle de Goma, capitale provinciale située à la frontière du Rwanda. Sous la pression internationale, le mouvement se retire ensuite de la ville.

 

L’année suivante, une offensive menée par les FARDC avec l’appui de la brigade d’intervention de la MONUSCO permet de repousser le M23 et de provoquer sa défaite militaire. Une partie de ses combattants se réfugie alors au Rwanda et en Ouganda. Le mouvement est officiellement défait, mais sa disparition militaire ne signifie pas que les tensions ayant favorisé son apparition ont été résolues.

 

2021-2022 : le retour de la rébellion

 

Après plusieurs années d’accalmie relative, le M23 reprend les armes à la fin de 2021 et intensifie progressivement ses opérations en 2022. Le mouvement affirme vouloir défendre les intérêts des Congolais tutsis et protéger certaines communautés contre les attaques de groupes armés, notamment les FDLR. Kinshasa rejette cette lecture et considère le M23 comme un mouvement rebelle soutenu de l’extérieur. Cette nouvelle phase du conflit intervient dans un contexte régional déjà fortement dégradé, marqué par la méfiance entre la RDC et le Rwanda et par la persistance de nombreux groupes armés dans les provinces orientales.

 

La question du soutien rwandais devient rapidement centrale. Le gouvernement congolais, les Nations unies et plusieurs gouvernements accusent Kigali d’apporter un soutien militaire au M23. En effet, en février 2025 le Conseil de sécurité de l’ONU condamne l’offensive du mouvement et demande notamment à la Rwanda Defence Force de cesser son soutien au M23 et de retirer ses forces du territoire congolais. Dans le même temps, l’ONU demande également à Kinshasa de mettre fin à son soutien à certains groupes armés, notamment les FDLR.

 

Cependant, Kigali rejette les accusations de soutien au M23 et met en avant ses préoccupations sécuritaires liées à la présence des FDLR près de sa frontière.

 

Cette confrontation entre les deux récits sécuritaires est essentielle pour comprendre pourquoi la crise est devenue si difficile à résoudre. Pour Kinshasa, le problème central est l’intervention rwandaise et l’occupation de territoires congolais par le M23. Pour Kigali, la présence de groupes armés considérés comme hostiles au Rwanda constitue une menace qui ne peut être ignorée. Entre ces deux positions se trouve une population civile confrontée depuis des années aux déplacements, aux violences et à l’effondrement progressif de nombreux services essentiels.

 

AFC/M23 : une rébellion devenue coalition politico-militaire

 

La guerre actuelle ne concerne toutefois plus uniquement le M23. Le mouvement constitue la principale composante armée de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire dirigée politiquement par Corneille Nangaa. Cette transformation a donné au conflit une dimension politique plus large, l’AFC/M23 cherchant à se présenter non seulement comme une force militaire mais également comme une alternative politique au pouvoir de Kinshasa. Le Conseil de sécurité de l’ONU décrit l’AFC comme un mouvement politico-militaire allié au M23 et l’a associé aux activités de déstabilisation dans l’Est de la RDC.

 

Face à l’AFC/M23 se trouvent le gouvernement congolais et les FARDC, auxquels se sont ajoutés, selon les périodes et les zones, différents groupes et forces alliées. Parmi les autres acteurs armés présents dans l’Est figurent notamment les FDLR, les Forces Démocratiques Alliées (ADF), ainsi que plusieurs milices locales regroupées notamment sous l’appellation Wazalendo. Cette multiplication des acteurs rend le conflit particulièrement complexe. Elle signifie également qu’un éventuel accord entre Kinshasa et l’AFC/M23 ne suffirait pas automatiquement à mettre fin à toutes les violences qui frappent le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri.

 

Une guerre également liée aux ressources minières

 

À cette dimension sécuritaire s’ajoute une importante dimension économique. L’Est de la RDC possède certaines des ressources minières les plus recherchées au monde, notamment de l’or, du coltan et d’autres minerais stratégiques utilisés dans différentes chaînes industrielles et technologiques. Dans plusieurs zones contrôlées par des groupes armés, le contrôle des territoires permet également d’imposer des taxes sur les activités économiques, commerciales et minières, transformant ainsi les ressources naturelles en sources de financement du conflit.

 

La zone minière de Rubaya, dans le Nord-Kivu, est devenue l’un des exemples les plus cités. Reuters a rapporté en 2025 que le M23 avait pris le contrôle de cette zone riche en coltan et tirait des revenus de la taxation de l’activité minière. Mais présenter la guerre comme une simple « guerre pour les minerais » serait réducteur. Les ressources naturelles constituent un facteur économique important, mais elles s’inscrivent dans un conflit où se mêlent également les questions de sécurité, de territoire, de pouvoir politique, de communautés et d’influence régionale.

 

Cette dimension économique prend néanmoins une importance croissante dans un monde où les minerais critiques sont devenus stratégiques pour les technologies numériques, l’industrie et la transition énergétique. Le contrôle des ressources de l’Est congolais intéresse donc non seulement les acteurs locaux et régionaux, mais également les chaînes d’approvisionnement internationales.

 

2025 : Goma puis Bukavu, un tournant majeur

 

Le début de l’année 2025 marque un tournant majeur dans la guerre. Le 27 janvier, le M23 entre dans Goma après plusieurs jours de combats. La prise de cette ville stratégique constitue une avancée considérable pour le mouvement, qui contrôle désormais un centre urbain, économique et politique essentiel de l’Est congolais. Les Nations unies font alors état de la présence de soldats rwandais aux côtés du M23, tandis que Kigali continue de rejeter les accusations portées contre lui.

 

Quelques semaines plus tard, l’offensive se déplace vers le Sud-Kivu. Le 16 février 2025, le M23 entre dans Bukavu, capitale provinciale, après le retrait des forces gouvernementales. La prise successive de Goma et de Bukavu transforme profondément l’équilibre militaire dans l’Est de la RDC et provoque une nouvelle onde de choc diplomatique dans la région. Le Conseil de sécurité demande alors au M23 de se retirer des zones occupées et exige la fin des administrations parallèles établies dans les territoires sous son contrôle.

 

L’expansion territoriale du mouvement ne signifie cependant pas que les combats cessent partout. D’autres groupes armés continuent d’opérer dans plusieurs régions et les lignes de front évoluent. La population civile reste ainsi exposée à une situation dans laquelle les changements de contrôle territorial peuvent rapidement modifier les conditions de sécurité, l’accès aux services publics et les possibilités de déplacement.

 

Un lourd bilan humain

 

Derrière les cartes militaires, les offensives et les négociations diplomatiques se trouve une catastrophe humanitaire qui dure depuis des années. Depuis le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en 1998, l'Est de la RDC Congo porte les séquelles d'une succession de conflits qui ont provoqué une catastrophe humaine majeure.

 

Une étude de l'International Rescue Committee (IRC) estime à environ 5,4 millions le nombre de décès excédentaires enregistrés en RDC entre août 1998 et avril 2007. Ce bilan comprend les morts directement liées aux violences, mais aussi celles causées indirectement par les maladies, la malnutrition et la dégradation des conditions sanitaires provoquées par la guerre. 

 

L’offensive sur Goma, au début de 2025, a elle-même provoqué un lourd bilan humain. Les Nations unies ont fait état de centaines de morts et de milliers de blessés après plusieurs jours de combats autour de la ville. Des estimations citées par le Council on Foreign Relations situent le nombre de morts lors de l’offensive dans une fourchette allant de plusieurs centaines à environ deux mille personnes, selon les sources et les méthodes de comptabilisation. Dans le même temps, les Nations unies estimaient que plus de 700 000 personnes avaient été déplacées entre janvier et février 2025 en raison des offensives du M23.

 

À ces victimes directes s’ajoutent celles des violences commises contre les civils : exécutions, violences sexuelles, enlèvements, recrutements forcés et déplacements. Human Rights Watch a notamment documenté de graves violations dans les zones contrôlées par le M23, tout en soulignant que d’autres groupes armés et forces impliqués dans le conflit ont également été accusés d’exactions. Dans le territoire de Rutshuru, l’organisation a documenté plus de 140 exécutions de civils dans plusieurs villages et zones agricoles en 2025. Ces accusations ont été contestées par le M23 et ses soutiens.

 

Uvira et les nouvelles accusations de crimes graves

 

La violence s’est également étendue au Sud-Kivu. À Uvira, Human Rights Watch affirme avoir documenté plusieurs dizaines d’exécutions sommaires et de meurtres illégaux ainsi que des cas de violences sexuelles lors de la période d’occupation de la ville par le M23 et les forces rwandaises, entre décembre 2025 et janvier 2026. L'organisation rapporte également des enlèvements d’hommes et de garçons et des cas présumés de recrutement forcé. Ces éléments font partie des accusations qui alimentent les appels à des enquêtes indépendantes et à l’établissement des responsabilités.

 

Plusieurs processus de paix, des résultats encore fragiles

 

Depuis plusieurs années, les initiatives diplomatiques se succèdent sans parvenir à produire une paix durable sur le terrain. Les processus de Nairobi et de Luanda ont constitué deux des principales tentatives régionales avant que d’autres initiatives ne viennent s’y ajouter.

 

L’Union africaine, les Nations unies, les États-Unis et le Qatar ont également joué différents rôles dans les efforts de médiation. En juin 2025, la RDC et le Rwanda ont signé à Washington un accord destiné à réduire les tensions et à ouvrir la voie à un règlement politique et sécuritaire de la crise. Parallèlement, Kinshasa et l’AFC/M23 ont engagé des discussions directes dans le cadre du processus de Doha.

 

Le 15 novembre 2025, le gouvernement congolais et l’AFC/M23 ont également signé à Doha un accord-cadre destiné à ouvrir la voie à un règlement politique global. Mais la signature d’un document diplomatique n’a pas automatiquement fait disparaître les tensions sur le terrain. Les difficultés liées au cessez-le-feu, au contrôle des territoires, au désarmement et à la sécurité des populations ont continué de peser sur les négociations.

 

Août 2026 : une nouvelle étape à Doha

 

Les efforts diplomatiques se poursuivent en 2026. Du 17 au 21 août, des représentants de Kinshasa et de l’AFC/M23 se sont réunis en Suisse dans le cadre du processus de Doha, avec la participation du Qatar, des États-Unis, du Togo en tant que médiateur de l’Union africaine, de la Commission de l’Union africaine et de la Suisse. À l’issue de ces discussions, les parties ont adopté une nouvelle feuille de route destinée à organiser la poursuite des négociations et à faciliter la mise en œuvre des engagements déjà pris.

 

Cette nouvelle feuille de route prévoit également des mécanismes destinés à suivre les progrès réalisés et à traiter les difficultés rencontrées dans l’application des accords. 

 

En septembre 2026, la crise reste visible dans la vie quotidienne

 

Les conséquences de la crise dépassent largement les affrontements militaires. Dans les zones contrôlées par l’AFC/M23, la prise en charge des services publics, l’éducation, la santé et l’administration sont confrontées à d’importantes difficultés. À Bukavu, contrôlée par l’AFC/M23 depuis février 2025, les autorités congolaises ont continué à faire face aux conséquences de la rupture du fonctionnement normal de plusieurs institutions.

 

Le 10 septembre 2026, un incendie survenu dans deux établissements scolaires de Bukavu a fait au moins 24 morts parmi les élèves, selon Reuters. L’événement n’a pas été présenté comme une conséquence directe des combats, mais il est intervenu dans une ville profondément marquée par la guerre et les bouleversements institutionnels. .

 

Un conflit congolais devenu un problème régional

 

La guerre du M23 dépasse aujourd’hui largement les frontières de la RDC. Elle implique directement le Rwanda, affecte la sécurité du Burundi et pèse sur la stabilité de l’ensemble de la région des Grands Lacs. Elle mobilise également les Nations unies, l’Union africaine, les États-Unis, le Qatar et plusieurs autres acteurs internationaux qui tentent de rapprocher les positions des parties.

 

La dimension économique renforce encore cette internationalisation. Les minerais présents dans l’Est de la RDC sont intégrés à des chaînes d’approvisionnement qui dépassent largement l’Afrique centrale. La question du contrôle des territoires miniers, de la traçabilité des minerais et du financement des groupes armés intéresse donc également les acteurs économiques et les gouvernements étrangers.

 

La crise congolaise pose ainsi une question qui dépasse le seul cas du M23 : comment mettre fin durablement à un conflit lorsque les causes locales, les intérêts régionaux, les enjeux économiques et les rivalités géopolitiques sont devenus étroitement liés ?