Il y a des blessures que l’on ne voit pas simplement parce qu’elles ne saignent pas. Elles sont dans le bruit permanent de nos rues, dans les déchets qui s’accumulent, dans les eaux souillées qui répandent une odeur nauséabonde, dans la disparition progressive des arbres, dans la chaleur qui accable nos villes et dans ces espaces publics que nous avons peu à peu cessé de considérer comme les nôtres.
Elles sont devenues si familières que nous ne les remarquons presque plus. Pourtant, elles nous accompagnent. Elles s’imposent à nos regards, à nos déplacements, à nos habitudes et, parfois, à notre équilibre intérieur.
Nous parlons aujourd’hui davantage de santé mentale. C’est une nécessité. Nous apprenons à reconnaître le stress, l’anxiété, l’épuisement, l’isolement et les différentes formes de souffrance psychologique. Nous encourageons les individus à demander de l’aide, à prendre soin d’eux-mêmes et à être attentifs à leur bien-être.
Mais une question mérite d’être posée : dans quel environnement demandons-nous à l’être humain de préserver sa santé mentale ?
Nous avons trop souvent tendance à considérer la santé mentale comme une affaire strictement individuelle. Nous demandons à l’homme d’être fort, résilient, discipliné et capable de supporter les difficultés de la vie. Mais nous oublions parfois de regarder les conditions dans lesquelles il doit exercer cette résilience.
On ne peut pas demander aux citoyens d’aller bien sans s’interroger sur le monde dans lequel ils vivent.
L’environnement n’est pas un décor
L’environnement n’est pas simplement ce qui se trouve autour de nous. Il constitue le cadre dans lequel notre existence se déploie.
Nous respirons l’air de nos villes. Nous marchons sur leurs routes. Nous fréquentons leurs écoles, leurs universités, leurs marchés, leurs places publiques. Nous subissons leurs bruits, leurs températures, leurs embouteillages et leurs pollutions. Nous bénéficions aussi de leurs arbres, de leurs espaces verts, de leurs paysages et de leurs lieux de rencontre lorsqu’ils existent.
«« L’être humain n’est donc pas extérieur à son environnement. Il y vit. Il le transforme. Mais il en subit aussi les conséquences. »»
Il serait évidemment excessif de prétendre qu’un environnement dégradé provoque mécaniquement une maladie mentale. La santé mentale dépend de nombreux facteurs : biologiques, psychologiques, sociaux, économiques et familiaux. Mais il serait tout aussi faux de croire que les conditions matérielles dans lesquelles nous vivons n’ont aucune influence sur notre bien-être.
Le bruit permanent peut devenir une source de fatigue. La chaleur excessive peut rendre le quotidien plus difficile. La pollution et l’insalubrité peuvent contribuer à un sentiment de malaise. L’absence d’espaces verts ou de lieux de repos réduit les possibilités de se détendre, de marcher et de se retrouver.
Notre environnement ne détermine pas tout ce que nous sommes, mais il participe à ce que nous vivons.
Quand la ville fatigue l’homme
Une ville ne devrait pas seulement permettre de circuler.
Elle devrait permettre de vivre.
Vivre, c’est pouvoir marcher. C’est pouvoir respirer. C’est pouvoir s’asseoir quelque part. C’est pouvoir laisser un enfant jouer. C’est pouvoir rencontrer son voisin. C’est pouvoir trouver, au milieu du mouvement, un peu de calme.
Or, nous avons parfois construit des espaces urbains où l’être humain semble être devenu secondaire.
Des rues sans espaces de promenade. Des quartiers sans végétation. Des espaces publics abandonnés. Des déchets qui deviennent partie intégrante du paysage. Des nuisances sonores auxquelles nous finissons par nous habituer.
Puis, nous demandons aux citoyens d’être heureux, de rester motivés et de croire en l’avenir.
Il faut avoir le courage de regarder cette contradiction.
«« La politique de la ville ne devrait pas être uniquement une question de routes, de bâtiments ou d’aménagement du territoire. Elle devrait être une politique des conditions de vie. »»
Une ville bien pensée doit se demander : comment les personnes qui l’habitent vont-elles vivre, se déplacer, se rencontrer, respirer et vieillir dans cet espace ?
C’est ici que l’environnement rencontre la politique de la ville.
La ville que nous construisons construit aussi nos comportements
Un espace urbain n’est jamais neutre.
Un quartier abandonné ne produit pas exactement les mêmes usages qu’un quartier entretenu. Une place publique accessible ne produit pas les mêmes relations sociales qu’un espace laissé à l’abandon. Un parc peut devenir un lieu de rencontre. Une rue piétonne peut encourager la marche. Un espace vert peut offrir une respiration au milieu du béton.
L’aménagement d’un territoire est donc aussi une manière d’organiser la vie collective.
Voilà pourquoi la question environnementale ne peut pas être laissée uniquement aux écologistes ou aux spécialistes de la nature. Elle concerne également les urbanistes, les responsables politiques, les éducateurs, les professionnels de santé, les collectivités et les citoyens.
Elle concerne tous ceux qui participent à la construction de nos espaces de vie.
Et notre jeunesse ?
La question est particulièrement importante pour la jeunesse.
Nous demandons à nos jeunes d’étudier, de travailler, de créer, d’innover et de préparer l’avenir. Mais nous devons aussi nous demander dans quels espaces nous leur demandons de construire cet avenir.
Un jeune a besoin d’écoles et d’universités, bien sûr. Mais il a également besoin d’espaces où il peut lire, marcher, pratiquer un sport, discuter, réfléchir et simplement prendre l’air.
Nous avons parfois tendance à demander à la jeunesse d’être plus résiliente face à tout.
Mais attention : la résilience ne doit pas devenir le mot par lequel une société justifie l’obligation permanente de supporter l’insupportable.
Nous devons apprendre à nos jeunes à prendre soin de leur esprit. Mais nous devons également construire des environnements qui ne rendent pas inutilement cette tâche plus difficile.
Haïti : une urgence environnementale, mais aussi humaine
En Haïti, cette réflexion prend une dimension particulière.
La dégradation de notre environnement est visible : mauvaise gestion des déchets, pollution des eaux, déforestation, érosion, inondations, dégradation des espaces publics, chaleur urbaine et insuffisance d’aménagement.
Nous parlons souvent de ces problèmes sous leur dimension écologique ou économique.
Mais derrière chaque problème environnemental, il y a des personnes.
Il y a l’enfant qui grandit dans un environnement insalubre.
Il y a l’étudiant qui cherche désespérément un endroit calme pour travailler.
Il y a le travailleur qui traverse quotidiennement des espaces difficiles.
Il y a la personne âgée qui ne trouve presque plus d’endroit où s’asseoir.
Il y a une population entière qui doit parfois développer une extraordinaire capacité d’adaptation simplement pour affronter son quotidien.
La question environnementale devient alors une question de dignité.
L’écologie comme politique de santé et de dignité
Nous devons élargir notre conception de l’écologie.
Planter un arbre, ce n’est pas seulement protéger la nature. C’est aussi créer de l’ombre, contribuer à réduire la chaleur et améliorer un paysage urbain.
Nettoyer une rue, ce n’est pas seulement enlever des déchets. C’est rendre de la dignité à ceux qui y vivent.
Créer un parc, ce n’est pas simplement embellir une ville. C’est offrir un espace de respiration, de rencontre et d’activité.
Aménager correctement une ville, ce n’est donc pas seulement investir dans le béton. C’est investir dans l’être humain.
Voilà pourquoi l’environnement devrait être considéré comme une composante des politiques de santé publique et de la politique de la ville.
La santé mentale ne se protège évidemment pas uniquement dans les cabinets de psychologie ou dans les hôpitaux. Elle se protège également dans les écoles, les universités, les quartiers, les parcs, les rues et les espaces publics.
Avant de demander aux citoyens d’être résilients, il faut apprendre aux individus à prendre soin de leur santé mentale. Mais il faut également interroger la responsabilité collective.
Il ne suffit pas de dire : « Prenez soin de vous. » Il faut aussi construire des conditions dans lesquelles il est possible de prendre soin de soi.
«« Un parc ne remplace pas un psychologue. Un arbre ne soigne pas une dépression. Une ville propre ne résout pas toutes les souffrances humaines. Mais une société qui offre des espaces dignes, respirables, accessibles et humains crée des conditions plus favorables au bien-être. »»
Et c’est précisément là que l’environnement devient politique.
La politique ne consiste pas seulement à gouverner des territoires. Elle consiste aussi à décider dans quelles conditions les hommes et les femmes vont y vivre.
Nous ne devons pas seulement sauver la planète
Nous parlons souvent de sauver la planète.
Mais la véritable question est peut-être ailleurs.
Dans quelles conditions voulons-nous permettre à l’être humain d’y vivre ?
Nous devons protéger nos rivières, nos arbres, nos sols et nos espaces naturels. Mais nous devons également protéger nos villes, nos quartiers et nos espaces de vie.
Parce qu’une ville n’est pas seulement faite de béton.
Elle est faite de vies. Et lorsque la ville souffre, ceux qui l’habitent finissent par porter une partie de cette souffrance.
Nos villes peuvent devenir des espaces d’épuisement ou des espaces de respiration. Elles peuvent renforcer notre sentiment d’abandon ou nous rappeler que la collectivité prend soin de nous.
Le choix n’est pas seulement environnemental. Il est social. Il est politique. Il est humain.
Alors, avant de demander constamment aux citoyens d’être plus forts, plus résilients et plus capables de supporter les difficultés, posons-nous une question plus exigeante :
Pourquoi leur demandons-nous d’être résilients si souvent ?
Peut-être qu’une partie de notre responsabilité politique consiste justement à construire un environnement dans lequel les citoyens ont moins besoin de lutter simplement pour respirer, marcher, se reposer et vivre dignement.
Parce qu’au fond, prendre soin de l’environnement, ce n’est pas seulement protéger ce qui nous entoure. C’est protéger les conditions dans lesquelles nous devenons ce que nous sommes.
À propos de l’auteur
Johnsito ESTIMÉ (J.E.) est écrivain, humaniste et observateur engagé des réalités sociales haïtiennes. Auteur de plusieurs ouvrages, dont deux romans, il s’intéresse aux rapports entre l’être humain, la société, l’environnement et la ville.
Apprenti en sciences de l’environnement et en politique de la ville, il porte une attention particulière aux conditions de vie des populations, aux transformations des territoires et aux politiques publiques susceptibles de construire des espaces urbains plus humains, plus durables et plus dignes.
Sa réflexion se situe à la rencontre de l’environnement, de la ville, de la société et de la politique, avec une conviction : les grandes transformations collectives doivent s’appuyer sur la connaissance scientifique, le bon sens et la responsabilité citoyenne.
À travers ses écrits, il accorde également une place particulière à la jeunesse et aux enjeux qui déterminent son rapport à l’avenir.
Par: Johnsito ESTIMÉ
Écrivain, auteur | Apprenti en sciences de l’environnement et en politique de la ville
«« Faisons converger la science et le bon sens pour penser demain. » — J.E.»
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