« Nous rêvons tous de changer Haïti. Commençons par l’endroit où Haïti apprend encore à devenir Haïti : l’école. »

 

 

Il fut un temps où l’école républicaine était encore une école de discipline, de savoir, de travail et d’élévation. On y apprenait à lire correctement, à écrire avec soin, à compter, à raisonner, à parler devant les autres et surtout à respecter la parole du maître comme celle de ses camarades.

 

L’école ne se contentait pas de préparer l’enfant à gagner sa vie, elle cherchait aussi à former un citoyen. Le cahier était tenu avec soin, le livre avait sa place, la ponctualité avait un sens, l’effort était une vertu et l’autorité de l’enseignant n’était pas automatiquement confondue avec la violence.

 

On pouvait être pauvre et entrer à l’école avec la conviction que le savoir pouvait changer une destinée. Le maître connaissait ses élèves, les parents connaissaient les enseignants et l’école constituait encore, malgré ses défauts, un lieu où l’on apprenait à vivre avec les autres. Il ne faudrait pas idéaliser cette époque. L’ancienne école avait ses injustices, ses méthodes parfois brutales, ses exclusions et ses insuffisances. Mais elle avait aussi une chose essentielle qu'on devrait retrouver : le sens de l’effort et la conscience collective de la responsabilité éducative.

 

Car l’éducation n’a jamais été uniquement l’affaire du professeur. Autrefois, le parent savait qu’après l’école, une autre partie du travail commençait à la maison. On regardait les cahiers, on vérifiait les devoirs, on demandait ce qui avait été appris et, lorsque c’était possible, on s’asseyait avec l’enfant pour travailler.

 

Les parents passaient à la direction, rencontraient les enseignants, s’informaient du comportement de leur enfant. Ils ne maîtrisaient pas nécessairement toutes les matières, mais ils étaient présents. Aujourd’hui, cette présence familiale s’est parfois considérablement affaiblie. Certains parents manquent de temps, d’autres n’ont pas eux-mêmes reçu une formation suffisamment solide pour accompagner leurs enfants. Combien de parents seraient aujourd’hui capables d’aider correctement leur enfant devant un problème de mathématiques ? Ce n’est pas toujours de la négligence. C’est aussi le résultat d’une école qui, pendant des années, n’a pas suffisamment donné à certains adultes les connaissances dont ils auraient besoin pour accompagner la génération suivante. Ainsi se forme un cercle dangereux : l’enfant n’est pas suffisamment accompagné à la maison, et l’école ne peut pas tout réparer seule.

 

Pendant ce temps, l’école elle-même perd parfois ses repères. Le directeur devrait être le premier responsable visible de la vie de l’établissement, celui qui connaît ses enseignants, ses élèves, ses problèmes et ses familles. Pourtant, dans certains établissements, la direction semble aujourd’hui trop éloignée de la réalité quotidienne. Une école sans direction véritablement présente perd progressivement son cadre. Une école sans bibliothèque prive l’enfant d’un lieu où il peut rencontrer les livres librement. Une école où la lecture devient secondaire prépare difficilement des esprits autonomes. L’écriture manuscrite, qui autrefois était travaillée avec patience jusqu’à donner à l’enfant le goût de la belle écriture et même de la calligraphie, se dégrade elle aussi. Nous ne pourrions pas accepter que nos enfants sachent publier une vidéo en quelques secondes mais peinent à rédiger correctement une page.

 

Le problème ne s’arrête pourtant pas aux cahiers. Les réseaux sociaux ont pénétré l’espace scolaire sans que l’école ait toujours appris aux enfants à les utiliser avec responsabilité. Des élèves peuvent porter leur uniforme pour réaliser des vidéos destinées à TikTok ou Instagram, parfois avec un contenu sexuel ou pornographique, jusque dans l’enceinte scolaire. Les violences sexuelles en milieu scolaire constituent une réalité grave qui exige prévention, protection, signalement et responsabilité des adultes. Les bagarres, les humiliations, les moqueries et le harcèlement peuvent également transformer l’école en un lieu de peur. L’uniforme devrait symboliser l’appartenance à une communauté éducative et le respect de l’institution, non servir de costume à une course à la visibilité sur Internet. Apprendre aux enfants que la liberté d’utiliser les réseaux sociaux ne signifie pas la liberté de tout faire.

 

Nous devrions également nous demander ce que l’école met dans la tête et dans le corps de l’enfant. Il ne suffit pas de distribuer un hot-dog et un jus gazeux pour dire que l’on a nourri un élève. L’éducation alimentaire devrait apprendre à l’enfant ce qu’il mange, d’où viennent les produits, comment ils sont cultivés et pourquoi une alimentation équilibrée compte pour sa santé. L’école haïtienne possède pourtant un formidable laboratoire à ciel ouvert : notre agriculture, nos marchés, nos rivières, nos montagnes, nos villes, nos entreprises et nos quartiers.

 

Comment un professeur d’économie peut-il expliquer éternellement l’offre, la demande, les prix et les échanges uniquement au tableau ? Pourquoi ne pas conduire les élèves au marché pour observer les mécanismes économiques réels ? Pourquoi ne pas visiter une entreprise, une banque, une exploitation agricole, une bibliothèque ou un espace public ? L’école doit sortir parfois de ses quatre murs pour rencontrer le pays qu’elle prétend préparer les enfants à servir.

 

Il faudrait aussi parler de ceux qui enseignent. Nous demandons beaucoup aux professeurs, mais nous ne leur donnons pas toujours les moyens de répondre à ces exigences. Il est essentiel de mieux payer les enseignants et mieux les former. Et mieux les former ne signifie pas seulement leur apprendre davantage de contenu.

 

Il faudrait aussi les former à la didactique, car connaître une matière et savoir l’enseigner sont deux choses différentes. Un professeur doit savoir expliquer une notion selon l’âge de l’enfant, construire une progression, repérer les difficultés, adapter ses méthodes, évaluer avec justice et donner le goût d’apprendre. La formation continue doit donc devenir une véritable exigence professionnelle. Un enseignant respecté, bien formé et correctement rémunéré peut beaucoup pour une génération.

 

Mais l’enseignant ne peut pas porter seul le poids de tout un système. La responsabilité appartient également à ceux qui dirigent l’éducation nationale et à ceux qui gouvernent le pays. Ceux qui prennent les grandes décisions devraient comprendre que l’école n’est pas une dépense ordinaire. C’est l’un des fondements de la République. Lorsque des responsables publics peuvent envoyer leurs propres enfants étudier au Canada, en France ou ailleurs, ils peuvent être éloignés de la réalité quotidienne de l’école haïtienne. Mais le problème est justement là : si l’école haïtienne n’est pas suffisamment bonne pour leurs propres enfants, pourquoi devrait-elle être considérée comme suffisante pour les enfants des autres ? L’école publique ne peut pas être l’école que l’on abandonne pendant que l’on protège sa propre famille de ses insuffisances.

 

Il faudrait donc remettre de l’ordre, mais pas seulement l’ordre des règlements. Il faudrait aussi remettre de l’ordre dans nos priorités. Replacer le livre au centre. Réhabiliter l’écriture. Faire aimer les mathématiques au lieu de les transformer en cauchemar. Redonner aux sciences leur place. Apprendre l’histoire et la géographie autrement que par la récitation. Développer l’art de parler, de lire, d’écrire, d’argumenter et d’écouter. Faire comprendre l’économie par le marché, l’environnement par le terrain, la citoyenneté par la vie collective. Construire des bibliothèques là où il n’y en a pas. Encadrer sérieusement l’usage du téléphone et des réseaux sociaux. Protéger les enfants contre les violences sexuelles et le harcèlement. Restaurer l’autorité du professeur sans revenir aux humiliations d’autrefois. Exiger la présence réelle des directeurs. Et surtout, replacer les parents au cœur de l’éducation de leurs enfants.

 

On devrait également avoir le courage de reconnaître que l’école ne peut pas être séparée de la maison. Un professeur peut enseigner pendant quelques heures, mais il ne peut pas surveiller seul les habitudes d’un enfant, son téléphone, ses fréquentations, son sommeil, ses devoirs, son alimentation et son comportement. Le parent devrait reprendre sa part de responsabilité. Il lui est important aussi de demander à son enfant ce qu’il a appris, regarder son cahier, limiter certaines pratiques numériques, rencontrer les enseignants et, lorsqu’il ne comprend pas une matière, chercher lui-même à apprendre afin de pouvoir accompagner son enfant. On ne peut pas demander à une génération d’être meilleure que celle qui refuse de se former avec elle.

 

Nous n’avons donc pas besoin de ressusciter exactement l’école d’hier. Nous devons retrouver ce qu’elle avait de meilleur et corriger ce qu’elle avait de mauvais. L’ancienne école nous rappelle la valeur de la discipline, de la lecture, de l’écriture, de l’effort et de l’autorité pédagogique. Le présent nous oblige à ajouter la technologie maîtrisée, l’éducation numérique, les sciences modernes, la protection de l’enfant, l’éducation environnementale, l’esprit critique et l’apprentissage par l’expérience.

 

Reprendre le meilleur d’hier pour construire l’école dont demain a besoin.

 

Car une école n’est pas seulement un bâtiment avec des salles de classe, des uniformes et des examens. C’est l’endroit où une société décide de ce qu’elle veut transmettre à ses enfants. Si nous abandonnons l’école, nous abandonnons une partie de notre avenir. Mais si nous remettons ensemble les parents, les enseignants, les directeurs, les élèves et l’État devant leurs responsabilités, alors l’école peut redevenir ce qu’elle devrait toujours être : le lieu où l’on apprend à savoir, à penser, à travailler, à respecter les autres et à devenir citoyen.

 

 

Par : Johnsito ESTIMÉ,

|écrivain|auteurl apprenti en Sciences de l'Environnement et la Politique de la Ville