Et si les Haïtiens commençaient enfin à regarder la crise autrement ? Et si, derrière les cadavres, les déplacements de population, la puissance croissante des gangs et l’effondrement progressif de l’État, se trouvait une réalité géopolitique que beaucoup préfèrent ne pas regarder en face ?

 

Depuis plusieurs années, Haïti s’enfonce dans une crise sécuritaire sans précédent. Les groupes armés gagnent du terrain, les populations abandonnent leurs quartiers, les institutions s’affaiblissent et les armes circulent dans les rues comme si elles faisaient désormais partie du paysage national. Mais une question fondamentale demeure : d’où viennent toutes ces armes ?

 

La réponse est particulièrement troublante. Haïti ne fabrique ni armes à feu ni munitions. Selon les Nations Unies, entre 270 000 et 500 000 armes à feu illégales circulent dans le pays. Cette estimation, établie à partir des données disponibles en 2024, concerne principalement des armes qui se trouvent entre les mains de groupes criminels, mais également d’autres acteurs privés. 

 

Le chiffre est vertigineux. Jusqu’à un demi-million d’armes illégales dans un pays qui ne les fabrique pas. Les Nations Unies soulignent que ces armes, de plus en plus sophistiquées, arrivent de l’extérieur et alimentent directement le cycle de violence. 

 

Et lorsqu’on cherche l’origine de ces armes, le regard se tourne inévitablement vers les États-Unis, particulièrement vers la Floride. Le Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti a identifié les États-Unis comme une source majeure des armes et munitions introduites illégalement dans le pays, avec la Floride comme point particulièrement important du trafic. L’ONUDC a également documenté la présence en Haïti d’armes fabriquées aux États-Unis, notamment des AR-15, aux côtés d’armes provenant d’autres pays. 

 

Les enquêtes américaines viennent renforcer ce constat. Des réseaux installés en Floride ont été poursuivis pour avoir acheté des armes aux États-Unis avant de les faire parvenir clandestinement en Haïti. Dans certains cas, les armes ont été dissimulées dans des cargaisons commerciales afin de contourner les contrôles.

 

Le phénomène n’est donc pas imaginaire. Les armes traversent les frontières, les ports et les réseaux commerciaux avant de se retrouver entre les mains de groupes qui les utilisent contre la population haïtienne.

 

La question devient alors incontournable : comment un pays qui affirme vouloir contribuer à résoudre la crise sécuritaire haïtienne peut-il empêcher si difficilement les armes provenant de son propre marché d’alimenter cette même crise ?

 

C’est ici que se trouve l’une des grandes contradictions de la situation haïtienne.

 

Les États-Unis affirment vouloir combattre les groupes armés. Washington soutient la Police nationale d’Haïti, finance des initiatives de sécurité, fournit des équipements et soutient les missions internationales destinées à rétablir l’ordre.

 

Mais, dans le même temps, une partie importante de l’arsenal utilisé par les gangs provient du marché américain.

 

On ne peut donc pas prétendre éteindre un incendie tout en laissant circuler le combustible qui l’alimente.

 

Cela ne signifie pas que le gouvernement américain organise les massacres commis par les gangs. Cela signifie qu’une question de responsabilité internationale se pose : lorsqu’une partie importante des armes qui alimentent une crise provient du territoire d’une puissance étrangère, cette puissance ne peut pas se contenter de combattre uniquement les conséquences du problème.

 

Les autorités américaines connaissent parfaitement le phénomène du trafic d’armes vers Haïti. Des parlementaires américains ont eux-mêmes demandé à Washington de renforcer les mesures contre les réseaux qui acheminent des armes vers le pays.

 

Alors pourquoi le problème persiste-t-il ?

 

Les Haïtiens ont longtemps été habitués à entendre que leur malheur vient exclusivement de leurs propres dirigeants : corruption, mauvaise gouvernance, politiciens irresponsables, institutions faibles et groupes armés. Tout cela existe et doit être dénoncé.

 

Mais croire que la crise haïtienne peut être expliquée uniquement par ces facteurs serait une erreur.

 

Haïti évolue dans un environnement géopolitique où les grandes puissances défendent leurs intérêts. Les États-Unis, première puissance économique et militaire de la région, entretiennent depuis des décennies une relation particulièrement forte avec Haïti.

 

Washington intervient dans les questions de sécurité. Washington intervient dans les questions migratoires. Washington intervient dans les questions diplomatiques. Washington intervient régulièrement dans les discussions concernant l’avenir politique du pays.

 

Alors pourquoi faudrait-il croire que la crise actuelle ne possède aucune dimension géopolitique ?

 

C’est ici qu’une question plus dérangeante doit être posée : à qui profite une Haïti faible ?

 

À qui profite un pays incapable de contrôler ses frontières ? À qui profite un pays dont les institutions sont paralysées ? À qui profite une population qui fuit massivement ? À qui profite une économie dépendante de l’aide internationale ? À qui profite un État qui doit constamment demander l’assistance des puissances étrangères pour assurer sa propre sécurité ?

 

Ces questions méritent un véritable débat national.

 

Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on regarde les sommes consacrées à la réponse sécuritaire internationale.

 

En septembre 2024, le Département d’État américain annonçait que les États-Unis avaient engagé 309 millions de dollars pour soutenir la Mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya. Sur cette somme, 200 millions de dollars correspondaient à un soutien en nature du Département de la Défense et 109 millions de dollars à des financements du Département d’État, notamment pour les radios, les équipements de vision nocturne et le matériel destiné aux forces engagées dans la mission. 

 

À cela s’ajoutaient d’autres contributions américaines en équipements et services, ainsi que des financements versés au fonds fiduciaire des Nations Unies. Les États-Unis étaient de loin le principal contributeur de la mission. 

 

Pourtant, cette mission dirigée par le Kenya n’a pas permis de mettre fin à la violence. La situation sécuritaire s’est poursuivie et les groupes armés ont conservé une puissance considérable.

 

En septembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations Unies a autorisé la transformation de la Mission multinationale d’appui à la sécurité en Force de répression des gangs, avec un mandat plus robuste et une capacité autorisée pouvant atteindre 5 550 personnels. 

 

Washington continue de soutenir l’effort international. Mais contrairement aux 309 millions de dollars clairement annoncés pour la mission dirigée par le Kenya, aucun bilan public ne permet actuellement de déterminer avec précision le montant américain consacré exclusivement à la nouvelle Force de répression des gangs.

 

Le paradoxe est donc saisissant.

 

Des centaines de millions de dollars sont engagés pour lutter contre les gangs. Les missions internationales se succèdent. Les équipements arrivent. Des forces étrangères sont déployées.

Et pourtant, les armes continuent de circuler.

Les gangs continuent de disposer d’un arsenal considérable.

Les populations continuent de fuir.

Et les morts continuent de s’accumuler.

 

Alors une question simple mérite d’être posée : si autant d’argent est investi dans la sécurité d’Haïti, pourquoi les armes continuent-elles d’entrer et pourquoi les groupes armés continuent-ils de gagner du terrain ?

 

Le problème n’est pas que l’aide internationale existe. Haïti a besoin de soutien. Le problème commence lorsque l’aide devient une substitution permanente à la capacité nationale.

 

Un pays qui doit attendre une mission étrangère pour sécuriser ses villes, qui dépend de financements étrangers pour renforcer sa police et qui doit compter sur les puissances étrangères pour définir une partie de ses priorités peut-il encore être véritablement souverain ?

 

C’est également dans ce contexte que la question migratoire mérite d’être examinée.

 

Lorsque la situation devient invivable, une solution est proposée aux Haïtiens : partir.

 

Le programme de parole humanitaire mis en place sous l’administration Biden a permis à des dizaines de milliers de ressortissants haïtiens de demander une entrée temporaire aux États-Unis sous certaines conditions. D’autres pays ont également accueilli des Haïtiens à travers différents programmes migratoires.

 

Pour une personne menacée, partir peut évidemment être une question de survie. Mais sur le plan politique, une autre question mérite d’être posée : que devient une société lorsque ses citoyens les plus désireux de construire un avenir sont constamment contraints de chercher cet avenir ailleurs ?

 

Un jeune Haïtien qui quitte son pays ne manifeste plus. Il ne réclame plus de sécurité dans son quartier. Il ne participe plus à une mobilisation. Il ne demande plus de comptes à son gouvernement. Il cherche simplement à survivre ailleurs.

 

Lorsque des milliers, voire des centaines de milliers de personnes font la même chose, la pression sociale à l’intérieur du pays peut diminuer.

L’exode peut alors devenir une forme de soupape.

 

Il ne faut donc pas seulement demander : « Comment partir ? »

Il faut également demander : « Pourquoi on est obligé de partir ? »

 

Et surtout : « Pourquoi les grandes puissances préfèrent-elles parfois gérer les conséquences de la crise plutôt que contribuer à éliminer les mécanismes qui la reproduisent ? »

Voilà la question qui dérange.

 

Une Haïti stable, indépendante, économiquement productive et capable de contrôler son territoire serait évidemment dans l’intérêt du peuple haïtien. Mais une Haïti forte signifie aussi une Haïti moins dépendante de l’aide étrangère, moins dépendante des décisions extérieures, moins dépendante des importations, moins dépendante des programmes internationaux et moins dépendante des puissances qui interviennent régulièrement dans ses affaires.

 

Les grandes puissances défendent leurs intérêts.

 

Les États-Unis défendent leurs intérêts.

La Chine défend ses intérêts.

La Russie défend ses intérêts.

La France défend ses intérêts.

Les pays de la région défendent leurs intérêts.

 

Pourquoi Haïti serait-elle la seule à ne pas devoir défendre les siens ?

 

Il ne s’agit pas de dire que les États-Unis sont responsables de chaque crime commis par les gangs. Les groupes armés ont leurs propres responsabilités. Les élites haïtiennes ont leurs responsabilités. Les gouvernements successifs ont leurs responsabilités. Les trafiquants ont leurs responsabilités. Les réseaux criminels internationaux ont leurs responsabilités.

 

Mais cela ne doit pas empêcher Haïti de questionner également les responsabilités extérieures.

 

Les armes viennent-elles des États-Unis ?

 

Une partie importante des armes identifiées dans les réseaux de trafic vers Haïti provient effectivement du marché américain.

 

Les États-Unis connaissent-ils ce trafic ?

Oui.

 

Les États-Unis financent-ils des initiatives destinées à combattre les gangs ?

Oui.

 

Les États-Unis ont-ils engagé au moins 309 millions de dollars pour soutenir la mission multinationale dirigée par le Kenya ?

Oui. 

 

Les Nations Unies estiment-elles qu’entre 270 000 et 500 000 armes à feu illégales circulent en Haïti ?

Oui. 

 

Les missions internationales ont-elles réussi à résoudre la crise ?

Non.

 

La situation demeure extrêmement grave. Une nouvelle force internationale est même appelée à prendre le relais avec un mandat plus robuste.

 

Alors pourquoi continuer à regarder la crise uniquement à travers le prisme des gangs et de la mauvaise gouvernance haïtienne ?

 

Peut-être que le véritable problème n’est pas que les Haïtiens ne voient pas.

 

Peut-être qu’ils voient, mais qu’on leur apprend à regarder dans la mauvaise direction.

On leur montre le gang.

On leur montre le politicien.

On leur montre le voisin.

On leur montre le quartier.

 

Mais on leur demande rarement de regarder les ports, les routes commerciales, les réseaux financiers, les marchés d’armes et les intérêts géopolitiques qui dépassent largement les frontières nationales.

Et si le problème était justement là ?

 

Et si Haïti devait commencer à penser sa crise non seulement comme une crise nationale, mais comme une crise internationale dans laquelle plusieurs acteurs ont des intérêts ?

 

Et si les Haïtiens commençaient enfin à demander des comptes à tous les acteurs, nationaux comme étrangers ?

 

La question n’est pas de choisir entre Haïti et les États-Unis.

La question est de choisir entre la dépendance et la souveraineté.

 

Entre une Haïti qui attend toujours qu’on vienne la sauver et une Haïti qui exige les moyens de se sauver elle-même.

 

Entre une population qui fuit et une population qui peut enfin rester chez elle.

Entre une nation qui subit et une nation qui décide.

Les Haïtiens ne doivent plus être aveugles.

Ils doivent regarder les armes.

Ils doivent regarder l’argent.

Ils doivent regarder les intérêts.

Ils doivent regarder les frontières.

 

Ils doivent regarder les politiques migratoires.

Ils doivent regarder les missions internationales.

Ils doivent regarder les puissances étrangères.

Et surtout, ils doivent regarder leur propre pays.

 

Car la question fondamentale n’est finalement pas seulement :

« Qui détruit Haïti ? »

La véritable question est peut-être encore plus importante :

« Qui profite d’une Haïti qui ne parvient jamais à se relever ? »

 

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Et tant que cette question restera sans réponse, les Haïtiens continueront de regarder les cadavres tomber sans comprendre toute la mécanique qui se trouve derrière.