Près d’une décennie après le début de la crise anglophone, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest restent confrontées à des violences, des déplacements et de profondes perturbations sociales. Selon Human Rights Watch, plus de 6 500 personnes auraient été tuées depuis le début du conflit et plusieurs centaines de milliers d’autres ont été déplacées. Malgré les mesures de décentralisation et l’instauration d’un statut spécial pour les deux régions, les initiatives de dialogue n’ont pas permis de mettre fin aux affrontements. En 2026, la question d’une sortie politique de crise demeure donc au cœur des enjeux de stabilité du Cameroun.
Une crise née en 2016, devenue un conflit armé
La crise anglophone trouve son origine à la fin de 2016, lorsque des avocats et des enseignants des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont protesté notamment contre des questions liées au système judiciaire, à l’éducation et à la place de la communauté anglophone dans l’administration. La répression des manifestations et l’absence de règlement durable ont progressivement favorisé la radicalisation d’une partie du mouvement. À partir de 2017, plusieurs groupes séparatistes armés ont commencé à s’en prendre aux forces de sécurité, aux représentants de l’État et à des civils.
Le conflit oppose désormais les forces gouvernementales à une multitude de groupes armés séparatistes, aux structures et aux zones d’influence variables. Des organisations de défense des droits humains ont documenté des exactions commises par les deux camps, notamment des homicides, enlèvements, destructions de biens et restrictions imposées aux populations civiles. Amnesty International rapporte encore en 2025 des assassinats ciblés, des prises d’otages, des extorsions, des barrages illégaux et des restrictions de mouvement dans les deux régions anglophones.
Un lourd bilan humain et humanitaire
Près de dix ans après le début de la crise, le bilan humain s’est considérablement alourdi. L’International Crisis Group estime à plus de 6 500 le nombre de personnes tuées dans le conflit et à environ 584 000 le nombre de personnes déplacées, auxquelles s’ajoutent quelque 73 000 réfugiés au Nigeria.
Les conséquences dépassent largement le seul domaine sécuritaire. Dans un rapport publié en juin 2026, l’OCHA faisait état de nouveaux déplacements provoqués par des attaques armées, des violences intercommunautaires et des affrontements entre groupes armés et forces de sécurité. Entre avril et juin, près de 4 000 personnes avaient ainsi été contraintes de quitter leur lieu de résidence dans plusieurs divisions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
L’éducation reste également l’une des principales victimes du conflit. Selon l’UNICEF, en septembre 2026, 223 749 enfants étaient complètement privés d’école et 2 463 établissements étaient non opérationnels dans les deux régions, dont 2 005 dans le Nord-Ouest et 458 dans le Sud-Ouest. Malgré les réouvertures enregistrées au fil des années, l’insécurité continue donc de perturber la scolarisation de milliers d’enfants.
Des réponses institutionnelles qui n’ont pas mis fin au conflit
Face à la crise, le gouvernement camerounais a organisé le Grand Dialogue national en 2019. Parmi les principales mesures issues de ce processus figurait l’octroi d’un statut spécial aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, inscrit dans le Code général des collectivités territoriales décentralisées adopté en décembre 2019. Ce dispositif prévoit notamment une Assemblée régionale composée d’une Chambre des représentants des divisions et d’une Chambre des chefs, ainsi qu’un Conseil exécutif régional.
Le statut spécial accorde également à ces deux régions des compétences supplémentaires, notamment une participation à l’élaboration des politiques publiques relatives au sous-système éducatif anglophone, la possibilité de créer et gérer des structures régionales de développement et une participation à la définition du statut des chefferies traditionnelles. Les régions peuvent également être consultées sur certaines questions relatives aux politiques publiques de justice relevant du système de Common Law.
Ces réformes n’ont toutefois pas suffi à faire disparaître la violence. En 2026, les groupes armés continuent d’imposer dans certaines zones des restrictions de mouvement et des « ghost towns », tandis que les forces de sécurité poursuivent leurs opérations. L’OCHA faisait encore état au deuxième trimestre de l’année d’affrontements, d’enlèvements, de barrages illégaux et de plus de 1 200 incidents de protection dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.
Une crise qui conserve une dimension internationale
La dimension internationale du conflit demeure également importante. La diaspora camerounaise a joué un rôle dans le financement, la mobilisation politique et la communication de différentes organisations séparatistes. En août 2026, un tribunal fédéral américain a par ailleurs condamné trois hommes d’origine camerounaise pour avoir apporté un soutien financier et logistique à la fabrication et à l’utilisation d’engins explosifs au Cameroun. Cette affaire illustre, sans à elle seule permettre de mesurer l’ampleur du phénomène, la dimension transnationale du conflit.
Plusieurs tentatives de médiation internationale ont été entreprises depuis le début de la crise. Le processus de facilitation suisse lancé en 2019 n’a toutefois pas débouché sur des négociations de paix formelles et les initiatives internationales ont connu des blocages. En avril 2026, la visite du pape Léon XIV à Bamenda a ravivé les appels au dialogue et à la paix. Plusieurs organisations de la société civile camerounaise ont ensuite demandé l’ouverture d’un dialogue inclusif.
Des signes d’accalmie, mais une paix encore fragile
Certains signes montrent néanmoins que la dynamique du conflit peut évoluer. En mai 2026, des redditions de combattants séparatistes ont été rapportées dans certaines localités, notamment à Bali. Ces mouvements ont été présentés par des acteurs locaux comme un possible signal d’évolution, même si leur portée réelle reste difficile à établir à l’échelle de l’ensemble du conflit.
Dans le même temps, les violences n’ont pas disparu. En avril, au moins 14 personnes ont été tuées lors d’une opération des forces de sécurité à Jakiri, dans le Nord-Ouest, selon des informations rapportées par Journal du Cameroun. Les autorités ont présenté les victimes comme des séparatistes, tandis que des habitants ont contesté cette version et affirmé que des civils figuraient parmi les morts.
Quels leviers pour une sortie de crise ?
La sortie de crise reste liée à plusieurs facteurs : la réduction des violences contre les civils, le fonctionnement effectif des institutions régionales, la reconstruction des zones affectées, la réintégration des combattants disposés à abandonner les armes et l’ouverture éventuelle de discussions impliquant les différentes composantes concernées.
Le programme de désarmement, démobilisation et réintégration constitue déjà l’un des mécanismes utilisés par les autorités camerounaises pour accompagner les personnes qui quittent les groupes armés. En parallèle, des initiatives locales, religieuses et de la société civile continuent de plaider pour la réconciliation et la reprise du dialogue. L’enjeu consiste désormais à transformer les mesures ponctuelles et les initiatives de médiation en un processus politique suffisamment inclusif pour traiter les causes profondes du conflit.
Le défi d’une paix durable
En 2026, le Cameroun dispose donc de plusieurs instruments institutionnels qui n’existaient pas au début de la crise, notamment le statut spécial du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Mais la persistance des affrontements montre que les réformes administratives, à elles seules, n’ont pas réglé l’ensemble des griefs ni mis fin à l’insurrection armée.
La crise anglophone reste ainsi l’un des principaux défis sécuritaires, humanitaires et politiques du Cameroun. Près d’une décennie après ses débuts, la question centrale n’est plus seulement celle du retour de l’ordre dans les zones affectées, mais aussi celle des conditions permettant une paix durable, la reconstruction des communautés touchées et la restauration de la confiance entre les populations, les institutions et les différents acteurs du conflit.
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